MISPLACED CHILDHOOD, LE RETOUR



Ou comment, grâce aux remastering, nouvelle botte des ferrailleurs de maisons de disques pour écouler leur "back catalogue", s'offrir un beau voyage en amnésie. C'était un jour d'été, il y a 13 ans. Départ immédiat...

17 Juin 1985. Une journée magnifique à Paris. Une de ces journées où le soleil s'offre de mille feux entre des nuages dispersés et lointains, où le vent, doux comme la soie, vous caresse. Par un temps aussi clément, les rues sont bondées. Vous flânez non loin de Saint-Lazare, exposé au mieux face à cet astre généreux. Loin de vous l'idée de finir confiné dans un quelconque magasin de disques....
En fait vous ignorez encore qu'un quintette basé à Aylesbury - Angleterre, sort son troisième album studio aujourd'hui !

Vous avez découvert Marillion durant l'hiver précédent, grâce à REAL TO REEL. A cette époque les comparaisons avec Genesis fusent, et influencent négativement le vieux fan de Banks & Co. qui sommeille en vous, avant qu'il n'écoute la musique de Marillion. En vérité, vous découvrez REAL TO REEL, et dès le lendemain, vous courrez acheter SCRIPT et FUGAZI. Un nouveau fan vient d'arriver en ville! Pourquoi une séduction si rapide? Voilà un beau mystère, mais une des clés réside à n'en pas douter dans ces pochettes multicolores, mettant en scène Sa Majesté Le Bouffon...
Par une splendide coïncidence, voilà que RTL diffuse dans son émission "Live" le dernier concert en date de Marillion à Paris, enregistré en novembre 1984 à l'Espace Balard, une salle aujourd'hui disparue. Entre deux extraits, l'animateur annonce que le groupe s'apprête alors à s'envoler pour Berlin afin d'enregistrer un nouvel album.

Pourtant, cette annonce est bel et bien oubliée quand vous pénétrez finalement chez ce disquaire quelques mois plus tard. Souvenez-vous : nous sommes en 1985, Internet n'existe pas encore, les informations ne sont distillées que par la presse musicale, il n'y a donc aucun site Marillion pour vous fournir en exclusivité les textes des nouvelles chansons, le dessin de la pochette, ou même des extraits musicaux. Pensez au luxe dans lequel nous baignons aujourd'hui!!!
Qu'importe, c'est par pur hasard que vous avez fui un instant les rues ensoleillées pour affronter ces murs de vinyl. Vous voilà face à un enfant en uniforme. Impossible de détourner le regard. Ce dessin est sublime, débarrassé de cloisons, totalement ouvert, sans aucun bouffon à l'horizon. Est-ce un maxi qui vous aurait échappé, un import japonais?
Qu'est ce que ce disque? Pour en savoir plus, un oeil sur le dos de la pochette. Un bouffon fugitif se dérobe par une fenêtre, et vous lisez : Pseudo Silk Kimono, Kayleigh... EMI Records, 1985. Inutile de décrire le sourire qui éclaire votre visage.
Une heure plus tard, vous êtes à la maison, tirez les rideaux du salon, posez le vinyl sur la platine, vous étendez sur le canapé. Le soleil brille encore à travers les tentures brunes. La pièce se pare de tons pastels, alors qu'un synthétiseur égrène ses premières notes : "huddled in the safety of a pseudo silk kimono..."
41 minutes plus tard, nouvelle écoute, et encore, et encore. Quatre fois d'affilée pour tuer l'après-midi. Ce disque est magique.

Quelques mois s'écoulent et voilà que Marillion joue de nouveau à Paris. Zénith - 8 novembre 1985, toujours le plus beau concert que vous ayez vu. L'enfant vivant, imaginez un peu... Après un tel enchantement, si quelqu'un avait essayé de vous vendre les démos de MISPLACED CHILDHOOD, sûr que vous auriez bradé votre entière discothèque sans broncher. Mais pour ce genre de plaisir, il faut savoir se montrer patient...


Octobre 1998. Vous achetez une nouvelle fois MISPLACED CHILDHOOD. Etrange sensation. Vous n'êtes plus l'étudiant d'autrefois, treize années ont passé, et tant de choses ont changé, pourtant cette pièce de musique ne vous a jamais quitté. Temps modernes, format CD, son remastérisé, nouvel emballage (pourquoi ce satané cadre mauve autour du dessin?), notes de Fish et des boys (Ian excepté), et surtout, un CD bonus avec ces démos tant attendues. N'est-ce pas merveilleux? Bien sûr que si...

Le remastering sonne plutôt bien. Certains ne manqueront pas de le comparer au travail récent de Calum Malcolm sur le catalogue solo de Fish, et noteront quelques differences. Aujourd'hui MISPLACED résonne plus fort, avec basse et batterie plus en avant, mais il lui manque sans doute la profondeur d'un INTERNAL EXILE, par exemple. Désolé Abbey Road, mais le remastering est affaire de détails...
Quoiqu'il en soit notre MISPLACED a toujours de la gueule, mais cette fois c'est le CD 2 qui tient la vedette.

D'abord il contient toutes les faces B de la période 85-86 (sauf Chelsea Monday Live qui figurait sur le 12" de HEART OF LOTHIAN). Lady Nina est réellement "bombastique", et apparaît dans sa version rallongée, c'est à dire complète, avec tous le travail de Ian Mosley sur ses toms. Presque du Marillion à la sauce africaine. Incroyable un tel résultat, lorsqu'on pense que cette chanson a surgi accidentellement, autour d'un pattern de batterie...
Freaks fait également son job sans rechigner, mais le "remasterer" (Peter Mew en l'occurence) a loupé quelque chose : ce titre débutait à l'origine par un coup de baguette de Ian, donnant ainsi le groove au reste du groupe. Cette nuance a disparu. Une erreur similaire avait déjà amputé Charting The Single (sur le remaster de SCRIPT) dont l'intro (l'écho "yeah, yeah....") a elle aussi disparu. Tout ça n'est pas très grave, bien sûr, mais encore une fois, le remastering est affaire de détails.

Pour ceux qui possédaient déjà les vieux maxis et autres 45t, incluant toutes ces faces B enchanteresses (une des forces du Marillion des années 80), c'est un réel plaisir d'écouter tout ça (ou presque) sur un seul support. Nina et Freaks bien sûr, mais aussi tous les mixes alternatifs (sauf Lavender version clip, uniquement disponible en CD sur "A Singles Collection") : Kayleigh relookée avec force delays, Lavender Blue, avec moins de piano, plus de parties instrumentales, et un solo de guitare allongé, et surtout la splendide version extended de Heart Of Lothian. Ils auraient dû la baptiser l'"Anthemix" (anthem = hymne en anglais) : tout débute avec ce Misplaced Rendez-Vous doucereux, purement instrumental (un des sommets de Marillion à mon humble avis), puis suit Heart avec une caisse claire mixée aux premières loges, et un refrain qui se répète un million de fois. Si vous rêviez de chanter à gorge déployée un authentique hymne écossais, c'est à vous. Mais patientez encore, le meilleur reste à venir...

Où étiez vous en février 1985? Do you remember? Les Marillion, eux, siégeaient aux Bray studios et planchaient, juste avant de décoller direction Berlin, sur les fameuses MISPLACED DEMOS. Les voici enfin à portée d'oreille. Le son est meilleur que tout ce que vous auriez imaginé, mais l'intérêt est ailleurs, dans un découpage différent de celui de l'album fini. Kimono, Kayleigh, Lavender, Bitter Suite subitement interrompue par Lords Of The Backstage, suivi de Blue Angel (qui termine Bitter Suite sur la version finale) et de Misplaced Rendez-Vous. Très étrange. Comme Mark Kelly l'explique dans les notes du livret : "Trouver les bons enchaînements entre les morceaux nous a filé quelques migraines."

Ceux qui ont l'oreille attentive remarqueront également que Blind Curve est absente. A l'époque, la chanson s'intitule encore Passing Strangers (devenue par la suite la deuxième partie de Blind...) et Vocal Under A Bloodlight n'existe pas. Oh, et le solo de Steve Rothery dans l'attaque de Mylo dure bien plus longtemps que sur le MISPLACED officiel. Nul ne s'en plaindra. Après ça, voici une mouture pré-natale de Childhood's End, instrumentale, et attifée d'un pont qui finira sur Lady Nina. Très intéressant. La fin des hostilités, c'est bien sûr White Feather et un arrangement plus militaire sur lequel Fish dévoile ses compétence géographiques : "Johannesburg children, Soweto children..." wow!

Au total, les textes apparaissent ici à l'état d'embryons avancés : on y trouve déjà 75% de ce que les américains ont plus tard consacré "meilleur concept album de la décennie 80". Mais plus que tout, cette édition remastérisée prétexte un véritable trip nostalgique, bien au delà de la seule musique. Lisez donc les notes de Fish. Dans quelles circonstances cette vision de l'enfant en uniforme lui est-elle apparue?
A vous de le découvrir. Jetez aussi un oeil sur les multiples photographies, symboles d'une époque où la Ray Ban était l'ultime paire de lunettes de soleil. Pour un disque sorti au début de l'été, il fallait bien ça....
Dignes d'intérêt aussi les notes laissées ici par Robert Mead, l'enfant de chair et d'os qui a posé pour Mark Wilkinson, l'auteur de la pochette. Nous aimerions bien voir à quoi il ressemble aujourd'hui...

Vous le voyez, il y a là de quoi se sustenter. Mais plus important, en vous replongeant dans l'histoire de cet enfant en uniforme apparu dans vos vies en juin '85, vous réaliserez que ses mots sonnent toujours aussi vrais aujourd'hui, et sonneront de même demain. La chanson reste la même, les sentiments restent les mêmes, et pour sûr, l'enfance ne finit jamais. The song remains the same, the sentiments remain the same, and for sure there's no childhood's end.

Bruno Deltombe


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