FISH : MAîTRE CORBEAU
par Bruno Deltombe (intégrale de l'interview réalisée le 24 février 2004 à Paris pour Hard-Rock Magazine)

L'ancien chanteur de Marillion a toujours attiré le public hard rock, bien qu'aucun de ses albums, en groupe ou en solo, ne corresponde aux canons du genre. Est-ce son charisme confondant, sa légendaire gouaille, ses " r " roulés à l'écossaise ? Toujours est-il que " Field Of Crows ", huitième livraison peut-être testamentaire, confirme l'insatiable envie d'en découdre d'un Fish en pleine forme, pris au saut du lit le lendemain de son récent concert parisien. Et qui nous laisse avec notre paradoxe sur les bras...


Fish : Dès nos débuts avec Marillion, ça été comme ça. Ce sont les magazines comme Kerrang qui nous ont mis en avant, et je ne sais pas vraiment pourquoi. Il y a quelque chose... Ce qui est marrant, c'est que j'ai vu récemment Iron Maiden à Glasgow. Je n'ai jamais été un fan absolu, mais j'adore le dernier, Dance Of Death, qui est vraiment différent de ce qu'ils ont fait dans le passé. Et le show était immense, brillant. Mais il y a tellement de guitaristes ! ! ! (Rires)
J'avoue que j'étais jaloux, quand j'ai vu l'infrastructure, les camions de matériel, la production... J'aimerais bien retrouver tout ça, juste pour une tournée...

Bruno : C'est amusant car entre Iron Maiden et toi, il y a toujours eu un point commun, ne serait-ce qu'au niveau visuel. Eux, ils avaient Eddie et Derek Riggs, toi c'est Mark Wilkinson, les pochettes à message... La même approche théâtrale.

Fish : Déjà, Steve Harris est totalement fou de Genesis ! (Sourire) Je me souviens qu'une fois nous avons disputé un match de foot ensemble, et qu'après au vestiaire, nous étions comme deux gosses à parler des pirates de Genesis que nous possédions... Maiden est vraiment une institution quand on y pense. Et les gens aiment aussi Marillion. Les fans de métal aiment peut-être une certaine forme de bizarrerie, d'audace. Un peu comme au cinéma, on peut très bien se régaler de films d'action à la Jean-Claude Van Damme, et en même temps être à fond dans Blade Runner, dans le film noir...
Pour ma part, je pense que je suis aussi devenu un artiste beaucoup plus rock depuis quelques années, avec plus de guitares, une approche plus heavy sur des albums comme Sunsets On Empire...

Bruno : Je sais qu'il existe sur bandes des versions quasi métal de certains titres de cet album-là...

Fish : Oui, j'ai ça quelque part. Des versions beaucoup plus violentes de Perception Of Johnny Punter et What Colour Is God ? Mais quand on est en studio, il faut faire des sacrifices et rester vigilant sur les choix de production. Pour le nouvel album, " Field Of Crows ", il y avait, là aussi, la tentation de tout faire à la sauce " 80's ", du genre " tout le monde à fond " ! " The Lost Plot " est un bon exemple. A la fin, Frank (ndr : Usher, son fidèle lead guitariste) envoie son solo, et le texte dit " snakes and ladders " (ndr : " serpents et échelles ", en fait c'est l'équivalent du jeu de l'oie en anglais). Le clavier joue l'échelle et la guitare est le serpent. Ca aurait été très facile de les mettre au même niveau et de les séparer dans le mix, mais au contraire nous voulions créer une totale harmonie, un mur de sons incluant les parties de chacun, que l'on peut glaner, par bribes. Normalement, en pareil cas, c'est le solo de guitare en avant, et le reste derrière mais c'était la facilité, nous voulions une guitare qui serpente...
Pour la batterie, nous avons agi de même, tout n'est pas " bombastique ", il y a des dosages. Enfin, pour la voix, je me suis beaucoup inspiré de " Quadrophenia " des Who. Sur les premières prises, je ne chantais pas, je gueulais, et je m'en suis rendu compte après réécoute. Ca ne collait pas. Or, sur " Quadrophenia ", un des plus grands albums rock selon moi, on a tendance à penser que comme à son habitude, Roger Daltrey crie. Mais ce n'est pas le cas, son chant est très contrôlé. Il accompagne la musique. C'est que j'ai fait sur " Innocent Party ", un titre qui fonctionne car je reste mesuré, je ne cherche pas à être plus fort que la musique - chose qu'un Bruce Dickinson peut faire par exemple, avec son registre - je m'en sers comme d'un parapluie. Je marche abrité par elle. Et évidemment en tournée, les chansons n'en sont que plus faciles à interpréter. A mon âge (ndr : 46 ans, le 25 avril), il faut faire attention...

Bruno : Sur Field Of Crows, comme sur d'autres albums, tu montres dans tes textes une réelle fascination pour la guerre et ses effets. Encore un point commun avec le métal et aussi Iron Maiden. Une chanson comme Paschendale ne t'irait peut-être pas si mal...

Fish : C'est un super titre. Je sais que Bruce a été longtemps fasciné par la Première guerre mondiale, par les pilotes de chasse, ce genre de choses... Pour moi, la guerre a toujours été là dans un sens. Etant gosse, je pensais m'engager dans l'armée, entrer dans une école d'officiers... J'ai beaucoup d'amis proches qui sont militaires. Je suis allé en Irlande du Nord, au Kosovo, en Bosnie, dans le Sultanat de Brunei, côtoyer des armées, j'aime leur compagnie, et je trouve qu'il y a des points communs entre eux et les gens du rock. On sait par exemple que nombre de vétérans du Vietnam sont devenus par la suite conducteurs de camions ou de bus pour des groupes rock, ils ont ainsi retrouvé ce sens identique de la camaraderie, cet esprit d'équipe.

Bruno : Dans tes chansons, de Forgotten Sons à The Field, il y a aussi un esprit commun.

Fish : Ce que je sais, c'est qu'on recense plus de conflits dans le monde aujourd'hui qu'à aucune autre époque. Quelque chose comme 52 conflits en cours au moment où nous parlons ! ! ! C'est totalement ridicule, et c'est un business colossal. Michael Moore a montré à travers " Bowling For Columbine " quel poids ont les ventes d'armes aux Etats-Unis, comment les marchands d'armes influent sur le gouvernement, comment la famille Bush trempe là-dedans... Et en Grande-Bretagne, d'autres politiciens en croquent aussi. Le truc, c'est que tout lieu en guerre doit être reconstruit ensuite, ce qui donne des marchés énormes. Quand on voit les sommes dépensées pour les conflits en Serbie, au Kosovo, dans le Golfe, en Afghanistan, il s'agit de chiffres impensables, des billions de billions... Et qui va profiter de tout ce qu'il y a à remettre sur pied ? A chaque fois, c'est " allons-y et détruisons les buildings, les systèmes électriques, les systèmes de purification des eaux, les systèmes de transports, les routes etc... Et qui va reconstruire ? Sûrement pas les irakiens, puisque nous avons aussi détruit leurs manufactures, leurs fabriques, tout leur matériel! NOUS allons nous en occuper !" Il n'y a que les français qui ont résisté à cette attitude... Et il y a des types comme Donald Rumsfeld (ndr : Secrétaire américain à la Défense) qui ont des intérêts dans toutes les compagnies qui vont confisquer ces nouveaux marchés. C'est la corruption ultime, ça pue comme jamais ! Et évidemment, je suis blessé par tout ça, et ma musique s'en ressent. Comment rester sourd à tout ça ? Depuis deux ans, avec Saddam Hussein, Oussama Ben Laden et tout le reste, la peur est permanente et " autorise " les gouvernements à surveiller les gens et à faire intrusion dans leur vie privée. A travers l'internet, les portables, dont on intercepte les communications, on limite de plus en plus les libertés individuelles. C'est ce que George Orwell disait dans " 1984 " : si on fait tout ça
c'est " pour vous aider "...
Et dans le music business, c'est la même chose, il n'y a pas un seul artiste un peu politique qui puisse s'exprimer devant un large public. Tout est " safe " et " corporate ". La musique n'est plus engagée comme dans le passé, il n'y a plus cet esprit de rébellion, tout n'est que gloire et paillettes empaquetées dans un " packaging " de merde !

Bruno : C'est marrant, quand tu dis ça, c'est The Darkness qui me vient à l'esprit...
Qui aurait voulu de ce groupe sur une major il y a encore 5 ans ? C'est le rock'n roll qu'on propose aujourd'hui au grand public...

Fish : Eux, c'est " Spinal Tap "... Moi je ne suis plus dans ce monde-là. Je me trouve à la croisée des chemins. Je ne dérange pas le music business, et le music business ne me dérange pas non plus. J'ai fait le tour de tout ça, j'ai besoin d'aller jouer ailleurs...

Bruno : Ailleurs, c'est ton métier d'acteur...

Fish : Oui, car les possibilités artistiques sont plus vastes. A l'origine, le concept de " Field Of Crows " l'était également, il s'agissait d'une histoire de serial " killer ", un type qui tue un corbeau, et le corbeau va le hanter, transformer sa personnalité, le pousser à tuer de plus en plus. Le personnage est aussi un accro de la télé, et une guerre fait rage en direct, ce qui le pousse à devenir un vrai " sniper ". Il quitte les bois, devient tueur en ville, puis est chassé, retourne dans les bois et finit tué à son tour. Mais comment mettre tout ça dans 65 minutes de musique ? ? ? C'est impossible ! (Rires) Mais c'est une super histoire ! Et je vais peut-être en faire un scénario. D'ailleurs, j'ai déjà d'autres manuscrits qui sont prêts. Mais dans le seul cadre musical, c'est plus délicat. Et puis, avec des personnages comme ce corbeau tueur, il y a un risque d'identification pour le public, du style (accent écossais) " ouais, je ne suis rien, mais je vais être lui et tuer à mon tour ! " Et après, ça finit avec des procès Judas Priest ! ! ! (Rires)
Non, sérieusement, je me sens à l'étroit dans le monde musical, et je dois sans cesse y faire des compromis que je n'aime pas. Comme je le disais, j'adorerais revenir au niveau de production d'Iron Maiden par exemple, mais ça veut dire revenir aussi dans la grande machine, dans toutes ces situations qui m'ont poussé à quitter Marillion. Quand ça devient trop gros, tu perds le contrôle, tu ne peux plus te contenter de n'être qu'artiste, tu dois passer par des tas d'intermédiaires et tout ça créé autour de toi un vrai zoo où il s'agit de reconnaître ses vrais amis. Y retourner ? Non ! Ceci étant dit, à mon niveau actuel, je ne cesse là encore de faire des compromis, mais pour maintenir la barque à flot : je n'ai pas d'équipe lumières, je joue parfois dans des endroits où il n'y a pas de douche, je dois aligner 4 shows d'affilée pour ne pas perdre trop d'argent, etc... Si je gagnais à la loterie, je pourrais aménager les choses et juste jouer ! Attention, je n'arrêterai jamais de jouer live, c'est une drogue pour moi !
En tant qu'acteur, je n'ai pas la prétention d'être le nouveau De Niro, ou un acteur majeur. Mais si je pouvais juste gagner ma vie, apprendre de nouvelles choses, et bien...

Bruno : Attends, là, tu es en train de démontrer que la musique est un piège inévitable. Tout le monde va arrêter d'en faire ! (Rires)

Fish : Non, tant qu'on ne perd pas le contrôle, il n'y a pas de problème ! (Rires)

Bruno : Mais concrètement, ça veut dire que " Field Of Crows " est ton dernier album ?

Fish : Non, mais je travaillerai à un rythme très différent à l'avenir. La musique passera en second désormais... Pour faire un disque, planifier une tournée, il faut se réserver une longue plage de temps libres, 6 mois, un an. Or, au cinéma, ça ne marche pas comme ça. Au niveau où j'en suis pour le moment, je suis contacté pour des rôles cinq, six semaines avant les tournages. Donc à chaque fois, je suis indisponible. Mon agent m'a appelé hier parce qu'on me proposait des essais en Nouvelle-Zélande, pour le prochain film de Peter Jackson, et je ne peux pas y aller !
A partir de septembre, je prends une année sabbatique, musicalement parlant. Sauf pour une série de concerts à l'été 2005, pour célébrer les 20 ans de " Misplaced Childhood " (ndr : le best seller de Marillion).

Bruno : Ce sera avec Marillion ?

Fish : Non, avec mes musiciens. J'ai déjà rejoué l'album en 2002 et ça a fonctionné, donc je n'ai pas besoin des autres membres du groupe. Je veux dire qu'ayant écrit l'histoire à l'origine, même si nous avons fait la musique ensemble, je peux la rejouer de mon côté. L'idée c'est de ressortir la grosse artillerie : choristes, cuivres, percussions, une vingtaine de concerts en Europe, et c'est tout. Le reste du temps, je ferai pousser mes légumes, et j'écrirai mes scénarios ! (Rires) Et dans deux ans, je ferai peut-être un prochain album... Tout dépendra de ma carrière d'acteur.

Bruno : Les gens ne savent pas forcément que tu as décliné des tas de propositions de films, et ce, dès les années 80...

Fish : " Highlander ", c'était un rôle de méchant. Il y a eu aussi " Alien 3 ", pour jouer un des détenus, et " Braveheart " aussi. A chaque fois, les plannings de tournée m'ont empêché de participer. Ceci dit, au départ, je ne pense pas que j'étais tout à fait prêt pour ça. Récemment, c'était pour " The Jacket ", j'ai auditionné en novembre...

Bruno :Musicalement, reste-t-il encore des terres à explorer pour toi ?

Fish : Oui, j'aimerais enregistrer un album plein de cuivres, avec big band, dans le genre Frank Sinatra. Ma voix s'y prête bien maintenant, elle est beaucoup plus grave. Les gens trouvent qu'elle a changé, et comment ! " Kayleigh " va avoir 20 ans, j'en ai 46. C'est comme les footballeurs, on ne joue pas à 40 ans comme on jouait à 18. Avec l'âge, on apprend à rester derrière ! (Rires) Je trouve que je chante mieux maintenant. J'ai réécouté tous ces vieux falsettos sur " Script For A Jester's Tear ", et j'ai demandé : " Qui est-ce ? " (Rires)
Je suis impatient de voir comment, dans quelques années, le chanteur de The Darkness va se débrouiller avec sa gymnastique vocale ! ! ! Ils mettront des samples ! (Rires)

Bruno : D'accord, tu es à un tournant de ta carrière, mais comment comptes-tu gérer la déception inéluctable de certains fans ?

Fish : Quand je travaillais encore comme bûcheron, une voyante m'a prédit trois carrières : l'une était celle que j'exerçais alors, la deuxième, totalement différente, devait me rendre célèbre et riche, enfin la troisième est celle qui devait dépasser tout le reste, même si pour y accéder, je devais choquer beaucoup de monde. Choquer beaucoup de monde ! Et bien nous y sommes peut-être. Plein de gens l'ont déjà été quand j'ai quitté Marillion, mais c'était mieux de partir avec un album comme " Clutching At Straws ", notre meilleur ensemble, que sur une merde formatée pour les Etats-Unis, l'objectif qu'on nous fixait alors. Et je sais que " Field Of Crows " récolte de très bonnes critiques, et que rien ne me procurerait une plus perverse satisfaction que de partir faire l'acteur après celui-là! ! ! (Rires) J'aime être là où l'on ne m'attend pas !

Bruno : Sur cette tournée justement, tu arrives sur scène en incarnant " The Rookie ", personnage de ton album, avec un chapeau et un drôle d'objet à la main...

Fish : C'est une canne-épée ! Les réactions sont incroyables quand, sur " Jungle Ride ", je la sors de son fourreau, et que le premier rang se dit : " merde " ! (Rires) Sinon, le moment que je préfère, c'est au milieu de " Perception Of Johnny Punter ", pendant dans le solo de guitare, quand j'enroule mon kefieh autour de ma tête, comme un palestinien ou un arabe, et que je joue le soldat qui fait mine de dégoupiller une à une les grenades qu'il a accrochées à son veste. Au départ, le public ne comprend pas vraiment ce que je suis en train de faire, le moment-clé c'est quand ils réalisent, et que je lâche tout : Bang ! C'est de la théâtralité, c'est ce que j'ai toujours aimé faire, depuis les premiers jours avec Marillion...

Bruno : Concluons avec " Scattering Crows ", qui conclue ton nouvel album. Une chanson en forme de bilan. Quel sens a-t-elle exactement ?

Fish : Ca peut être un suicide, une fuite, une mort naturelle, une relation qui prend fin, et plein d'autres choses. Et le coup de feu qu'on entend au final, et qui " disperse les corbeaux ", ne dit pas comment ça finit. Mon personnage tire-t-il une balle qui fait fuir les oiseaux, se fait-il tirer dessus, se tire-t-il dessus ? Ce qui est sûr, c'est que c'est la fin d'un cycle. S'il est tué, alors il peut être le personnage enterré dans la première chanson, " The Field ", et c'est alors son fils qui reprend le cycle au début. En fait on peut placer " The Field " à la fin de l'album, et le sens de l'histoire est conservé. " Scattering Crows ", c'est une conclusion et une renaissance, il y a là-dedans des références maçonniques, religieuses, écossaises aussi. Chez moi, emprunter la " route du corbeau " veut dire mourir. Tout ça est très spirituel. Quand j'ai relu certains passages après coup, j'ai fait : houlà ! (Rires)

Bruno : Toi qui es passionné par les Tarots, si demain on t'annonçait qu'on connaît le futur du monde, voudrais-tu l'entendre ?

Fish : Non, ça doit être merdique ! (Rires)