FISH . FIELD OF CROWS 

MAITRE CORBEAU TENAIT DANS SON BEC UN ROCK & FOLK, IMAGINEZ LE TABLEAU...

 Il est bon de se souvenir des âneries balancées sans précaution par les éternels récidivistes, les stakhanovistes de la boulette, les obsédés de l'oubli, les Philippe Manœuvre... Ce cher rauque critique, loué en son temps, et à juste titre, pour ses talents télévisuels, pour ses Enfants du rock, pour ses interviews déjantées en limousine avec des fauves d'Amazone, présentait encore il y a peu - sur Jimmy (chaîne câblée) - les concerts rock. On sentait le fumiste à plein nez. Le type qui bourlingue depuis si longtemps dans son microcosme qu'il ne prend même plus la peine de relire ses fiches, quand il en prépare, ou qui les mélange carrément, se disant qu'au fond, si on est incollable sur les Stones ou sur Led Zep (comme c'est son cas), on l'est sur tout le monde. Il n'y a qu'à changer trois virgules, ça marche toujours. Grossière erreur, car ce soir-là, Philippe le pas Bel, devait se coltiner, parlons clair, son pire cauchemar, le combo putride qui lui donne la fièvre, mouille ses draps et ses couches, GE-NE-SIS ! Aaaaaaaarrrrgggghhhh ! Il avait eu beau hululer sa peur dans la nuit précédant l'enregistrement des plateaux, tout cela était bien vrai.

Les lumières en place, le réalisateur donne le signal, mais que dire de sensé et de vendeur (on est en télé) sur " cette fange, ce ramassis d'infâmes humeurs organiques ", citation du révolutionnaire Hébert au sujet de son ennemi mortel, Danton, qui ferait fort bien l'affaire pour Genesis, quand on s'appelle Manoeuvre.

Lequel esquisse soudain un léger rictus, car il a trouvé un moyen de dévaloriser Banks & Co. Il lance d'un air guilleret "Ce soir, un groupe qui pratique une musique n'ayant rien, mais alors rien à voir, avec le blues ". Voilà le mot suprême lâché ! Si vous n'avez pas le blues, rangez votre guitare dans votre étui, votre quête est vaine. D'un coup, je repense à une vieille édentée, écrasant une larme à l'écoute d'une chanson qu'un jour, Robert Johnson écrivit pour elle. La scène se passe en 1992, quelque part dans le delta du Mississippi, la dame, presque centenaire, est interviewée par John Hammond Jr, bluesman de son état, qui anime ici un documentaire baptisé " A la recherche de Robert Johnson ". Robert le bluesman de légende, le martyr assassiné avant la trentaine par un rival amoureux.

Le Robert était un sacré tombeur, c'est rien de le dire, son ex. ne l'a pas vu depuis 60 ans, et voilà qu'elle se laisse aller au son craquant d'une vieille scie. Dans la foulée, ou juste avant, aucune importance, elle pose avec insistance à Hammond Jr - un as du dobro et de la slide dont le père, John Hammond Sr, organisait des grands rassemblements blues et mit justement à l'affiche le Robert Johnson, qui déclina l'offre pour cause de mort subite survenue la veille - la question qui tue : " Vous avez vendu votre âme au diable ? Vous l'avez vendue ?

- Non, répond Hammond.
- Alors vous ne jouez pas le blues. Pour jouer le blues, vous devez vendre votre âme au diable. "
Sur Crossroads, évidemment, la légende est connue... Le Hammond sourit, interloqué. Pourquoi cette scène intense me revient-elle maintenant, au moment où Manœuvre nie l'importance d'un groupe qui ne comprendrait rien au blues. Et bien, je vois comme une analogie, très lointaine certes, entre le John et les Genesis, sauf qu'au moins la vieille y croyait, elle, à Crossroads... Et elle sait bien qu'Hammond Jr est un bluesman quand même, tout comme Genesis, qu'il soit doué pour la polka ou non, a été et restera un grand groupe, malgré les détraqués du bulbe et révisionnistes de tous poils.

Et puis, si je m'échine à expliquer tout ça c'est pour poser une question toute simple : Comment ça, le rock dit progressif ou théâtral (personnellement je préfère), n'a rien à voir avec le blues ? Qui a décidé ça ? Quand ? Comment ? Y'a une trace, une bande ? Ou est-ce juste ce qu'il faut penser si l'on veut rester branché ? Dans ce cas, je ne réponds plus de rien. D'accord. Désolé de vous l'annoncer, mais je viens de démontrer que l'album " Field of Crows " n'existe pas ! ! !

C'est scientifiquement impossible. Manœuvre avait raison pour Genesis, donc il aura raison pour Fish. " Field Of Crows " n'est pas le disque d'un homme qui, ado, s'est gavé de Yes, son premier concert (preuve accablante) et d'Emerson, Lake & Palmer, d'un homme qui, à ses débuts, a épaté ses potes en leur chantant a cappella Supper's Ready de l'horrible Genesis qui n'a rien compris au blues, d'un homme honteusement devenu par la suite le fer de lance, au sein de Marillion, du revival prog des 80's, en singeant l'abominable Genesis, encore !

Un supporter aviné du PSG, version cop de Boulogne, ne raisonnerait pas mieux, hein ?

Pourtant il suffit d'une série de gestes tous simples pour entrevoir la lumière : " décellophanage ", ouverture du boîtier, saisie du cd, pose sur le plateau, fermeture, pression du pouce sur le bouton play de la platine cd, écoute attentive, ce n'est vraiment rien quand on y pense, mais tout un monde pour un scribe de Rock and Folk... Bastards, qui s'acharnent tous les mois sur ces groupes qu'ils maudissent, Dieu sait pourquoi.

Récemment c'était un papier sur les " 40 pires ", essentiellement progressistes of course, un papier tellement extrémiste qu'il en était drôle, mais quand même, pourquoi tant de haine ?

Si, dans un monde parallèle, une autre galaxie, un Manœuvre sain d'esprit se glissait le " Field Of Crows " dans les cages à miel, voilà ce qu'il écrirait peut-être, d'une plume enfin avertie :

The Field, tiens ça démarre drôlement folk cette histoire-là, moi qui m'attendait à un déluge de vieux moogs bavards, j'ai l'impression de redécouvrir un titre du Led Zeppelin 3. Bon, vocalement Fish n'est pas, loin s'en faut, Robert Plant (d'un point de vue purement capillaire non plus) ni Peter Gabriel d'ailleurs, on m'avait décrit un imposteur, un imitateur de bas étage et je découvre un chanteur avec une soul " au fond de ses fibres ", comme dirait Lara Fabian. En fait, il aurait plutôt tendance à débuter peinard le gars, en tirant sur sa blonde bout filtre, comme un vieux routard au réveil difficile. Mais petit à petit, sa voix s'ouvre, tandis que s'érige l'édifice, strate par strate, dans un brassage habile de guitares et claviers assez roots. J'ignore qui est ce Tony Turrell, en revanche je connais Bruce Watson et Marc Brzezicki , les deux ex-Big Country, et je dois dire qu'ils tissent, en compagnie de leurs acolytes Usher et Vantsis, une toile assez adhésive pour me retenir. Slide, plans bluesy fatigués, ponts appuyés de notes étoilées, je sens que ça vient. J'avais prévu un freesbee au bout de deux minutes et me voilà collé aux enceintes pour mieux choper les détails de l'affaire.

Une affaire qui prend carrément une tournure extra-terrestre dans les derniers lacets du tracé, quand Fish convoque en renfort des cuivres, des vrais, des chauds, rhythm & blues en diable. Cet écossais interminable, fan de foot et de bière, connaîtrait-il Little Feat et Lowell George ? Ah si j'osais, Wilson Pickett, Otis Redding, Al Green? Oh, mais c'est que oui, dis donc ! Il y a le frisson, le souffle épique, l'âme qui pleure, et tout.

Que dit-elle d'ailleurs cette âme, Le Champ oui mais pourquoi le champ de corbeaux, à cause du tableau de Van Gogh détourné en pochette, d'accord, mais quel sens donner à tout ça, hhhmm ? Ca dit " Tu as grimpé à l'échelle de Jacob ", Fish s'inspire donc d'un passage biblique, qui, après vérification, fait :

" Alors il vit en songe une échelle, dont le pied était appuyé sur la terre, et le haut touchait le ciel, et des anges de Dieu montaient et descendaient cette échelle " (Genèse 28,11-13). Aaarrrgggghhhhh (NDR : Philippe subit une nouvelle anxiety attack), la Génèse, Genesis ! ! ! ! Aaaarrrgggghhhhh ! Oui bon on se calme, ce n'est pas du groupe qu'il s'agit, heureusement. En tout cas, il a une plume digne d'un Neil Young le Fish, pourquoi personne ne l'a jamais écrit jusqu'à aujourd'hui ? (NDR : va savoir !) La Bible, tout ça, ça explique sans doute le choix des cuivres, on sait que le blues, le rhythm & blues, et la soul, traitent souvent du divin. Mais je note d'un coup que l'album c'est " Field Of Crows ", la chanson " The Field ", suivie plus loin de " Old Crow ", puis " Shot The Craw " (jeu phonétique), et enfin " Scattering Crows ", il nous ferait pas encore le coup du concept album l'écossais ? Vous n'allez pas me contredire, ces gens du prog sont indécrottables, ils ne peuvent ou ne savent pas pondre une simple chanson sans gamberger un décorum tout autour. Sauf que... Fish fait-il ce que nous autres rock-critics appelons du " prog " ? Au sens musical, breaks de partout, soli interminables, vocalises et thèmes new-age ou héroïc fantasy, je dois admettre que non. Je pense tout à coup à Lou Reed et à son " Berlin ", un concept album, un vrai. L'avons-nous jamais taxé de " progressisme " ? Pas à ma connaissance, comme quoi... Mais patience, Fish m'a eu pour le premier morceau, écoutons la suite...

Moving Targets, encore une donnée que je n'attendais pas, le groove. Cette intro groove grave, ça se dit ? Ca s'entend en tout cas. Le bonhomme se tenait, debout, en observation dans la première chanson.

Là, comme au fil du livret, il se met en mouvement, marche et observe, les cibles mobiles, décrit les gestes du sniper embusqué, des victimes innocentes et inconscientes du danger, tension palpable. Le refrain : rock ! Résolument rock ! (dixit un autre Philippe) Diable, deux morceaux sans rapport avec tout ce que je hais dans cette bouillie inepte, propre d'habitude aux tenants de la musique au kilomètre. Tel un Sherlock, le Usher déjoue tous les pièges, aidé de son Watson, assénant des riffs impitoyables. Eh oh, ils vont quand même pas me la faire, non ! ?

Las !
The Rookie défonce le clou, les deux passent en overdrive, le précédent morceau c'était l'échauffement, là ils nous font le marteau de Thor. Planquez-vous ! Fish se met à beugler, vomit son texte sur les affres de l'ambition, comment conquérir le monde (symbolisé à l'évidence par The Field ), devenir un animal à sang-froid, cynique et sournois, sournois comme le type des claviers, le Turrell qui nous vrille la tête d'un coup de synthé-sirène, comme un crissement, un supplice chinois. Mais où sont les plans à rallonge de Rick Wakeman, les trucs joués à l'envers, de derrière le clavier, par Keith Emerson ? J'ai beau les chercher, pffuui pas l'ombre d'une queue de cerise. Et le Fish qui se fout bien de ma gueule de rock critic à la con, engoncé dans mes certitudes, dans ce pardessus dont les poches débordent de clichés éculés, putain !

 

Et Zoo Class m'achève, revoilà les cuivres, cette fois ils claquent carrément, comme chez Stax, il se prend pour Joe Cocker ce mec, ou quoi ? Le coup du britton du nord, classe ouvrière, voix rocailleuse, calvitie post ado, qui se prend d'affection pour les grands frères noirs, car eux au moins comprennent ce que c'est que d'être dans la dèche, on nous l'a déjà fait ! Et puis shit, Fish est de la middle class, ça ne cadre pas. Non j'y suis, les Doors ! Voilà, période Roadhouse Blues, peut-être la meilleure, tu parles d'un hommage ! Il ne me laisse aucune prise l'enfoiré, allez critiquer une turbine pareille, les deux riffeurs qui swinguent à donf', le break en saccades et le Usher qui file en solo dans un couloir tapissé de notes imparables, et le batteur ! Encore rien dit sur le Brzezicki Marc, putain de boulet qu'il mettait déjà sur (Rox et) Rookie, là il nous syncope le chronomètre... à nous faire choper la tremblote à moustiques ! J'en ai marre, je vais me faire une ligne, quoiqu'attendez, je lis le livret " les ours prennent Wall Street en chasse ", oh mais c'est énorme. Au gré de son bestiaire, le Fish nous livre ici une phrase clé, je commence à entrevoir le sens, l'un des sens disons (car le bonhomme aime les tiroirs à l'évidence), de tout cet album. J'attends la suite pour confirmer. Oh mais voilà la faute...

 

Ah The Lost Plot, le Tony Turrell se prend pour l'autre Tony, le Banks de Genesis, cette fois je vous tiens bande de salopards, hé mais c'est juste l'intro ? Non allez, continuez, mettez-moi le toutim là, plage instrumentale d'un quart d'heure, gratteux qui pleure sur son sustain pendant trois plombes, refaites-moi Yes & co quoi ! Tu parles, le Fish a l'air d'aimer le format chanson décidément ! (NDR : si tu l'avais écouté dès Vigil, tu le saurais, Philou) The Lost Plot, l'histoire de notre ambitieux qui s'est mangé le bitume et commence à comprendre que sa vanité l'a aveuglé. Trop tard, nous dit Fish, après l'échelle (de Jacob), viennent les serpents (snakes and ladders), sans pitié, sont-ils ceux du jardin d'Eden ? Tentation, pêché ? Il faudrait que je passe l'écossais à la question pour démêler les fils tissés serrés de cette histoire. Reste que ce texte-là rentre dans mon idée, évoquée plus haut. Encore un peu de patience, je vais y venir. Quel final, il est branché sur triphasé le Usher on dirait...

 

Old Crow, le concept défile, place au corbeau saut-saut-saut-sautillant, cro-cro-cro-croassant, Fish groove et se croit ailé, sur lit de cuivres encore. Il m'aura jusqu'au bout l'animal, beaucoup moins passéiste que prévu, plutôt intemporel en fait. Moi qui l'imaginait se gavant là encore de menus non diététiques, je découvre au fil des plages un type qui aime Little Feat, cette Californie culte des 70's où le blues-rock se foutait bien des puristes et se roulait dans les draps adultères de la soul, du funk même... Oh bien sûr Little Feat ne serait jamais aussi gros que tous ceux dont il tirait un alliage (de Cream à Dylan en passant par les Allman Brothers et autres Neil Young), d'autant que la disparition du leader Lowell George en 79, déjà démissionnaire pourtant, stoppait net leur improbable ascension, avant un retour à la fin de 80's. Mais la recette est restée. Fi des étiquettes. Puisque Fish est écossais, comment ne pas penser aussi à Alex Harvey, au fond c'est globalement de lui que tout cela descend, la théâtralité, l'éclectisme " afishé ", du blues qui tâche aux roucoulades... Mais quel est le con qui le premier a réduit Fish à un clone de Gabriel ? Qu'a-t-il en commun avec lui, non vraiment je ne vois pas ! (NDR : Si Philippe avait écouté un Marillion pré-88 et s'il savait que Peter est un authentique mordu d'Otis Redding, il comprendrait bien des choses...) Reste que je n'ai pas dit mon dernier mot...

 

Numbers, tiens qu'est-ce que je disais plus haut, les deux moulinettes nucléaires remettent ça, tournerie intense dans le couplet et un putain de riff hérité du Foxy Lady d'Hendrix dans le refrain, mais bon sang, Fish fait du Rock avec un R roulé à l'écossaise, voilà la vérité ! ! ! Vous voyez Gabriel chanter ça, vous ? Oh et ce pont mes aieux, attendez qui produit, qui mixe ce disque ? Elliot Ness... le flic ? (NDR : ta coke est avariée mon cher) Nan je déconne, n'empêche que pour la mettre profond à Al Capone, il s'y entendrait comme pas deux le gars, putain de mix, le Fish réverbe son discours, Turrell bidouille, et qui vois-je au mastering de la bête, Calum Malcolm, celui de Blue Nile et Talk Talk ? Décidément, les biographes sont des fiottes ! Je note une autre phrase-clé qui rentre elle aussi dans le cercle que j'ai tracé, tel Rouletabille, autour de mon idée centrale : " deux tours ont jeté de longues ombres sur notre monde, neuf onze est devenu vingt-quatre sept, ground zero, le compte à rebours a commencé ", on ne peut pas être plus clair, il y a du 11 septembre dans cet album !

 

Exit Wound, blessure entraînant la sortie, ou sortie sur blessure, c'est ce que je vais être obligé d'invoquer si je ne veux pas conclure cette chronique sous les sifflets, bien forcé de reconnaître que le Fish sait y faire, comme le montre encore ce titre noyé dans le souvenir, noyé dans les nappes, synthétiques, les trompettes, pathétiques, comme des sonneries aux morts, noyé dans le chagrin qu'égrène un saxophone en larmes sublimes, qu'un John Helliwell de Supertramp n'aurait pas reniées. Stop, qu'est-ce que j'écris là, Supertramp ? Aaaarrrrggghhhh ! ! ! (NDR : ça le reprend) Mais pourquoi j'aime ça ? Ah, sans doute parce que Fish ne déploie pas les falsettos infects de Roger Hodgson (NDR : que je tiens personnellement pour un génie). Un " trou dans le cœur " dit-il, et l'on se prend maintenant à décliner l'idée du 11 Septembre à tout va, The Field est-ce le paradis, la terre, gâchés par les corbeaux, malfaisants de toutes plumes, n'est-ce pas aussi Ground Zero, ce cratère glabre et sinistre, cette entaille infligée à Manhattan (allusion aux " glittering towers ", " tours scintillantes "), ou une vison rétro-futuriste, type Pierre Boulle - Planète Des Singes, du monde envahi par la broussaille (les blés de Van Gogh, peints par le maître juste avant son propre suicide) des siècles après le cataclysme, d'où l'idée de la tombe retrouvée, comme une vieille relique. Les cibles mobiles que nous sommes sans le savoir, l'ascension puis la fatale chute de l'ambitieux yuppie américain (l'allusion à Wall Street dans Zoo Class ), le 11/09 et le ground zero littéralement exprimés dans Numbers, que reste-t-il à ajouter ?

 

 

Innocent Party sans doute, qui sonne comme le manifeste définitif du disque. Cette fois, Fish, qui a décidé de m'humilier jusqu'au bout, de me faire boire le calice jusqu'à la lie, châtiant ainsi des années d'opprobre journalistique, convoque carrément à la fête le fantôme des Who. Hé ho il se prend pour un tribute singer le mec ? Il va pas nous refaire les Beatles non plus ? Remarque pourquoi lui en vouloir, les Strokes et Venus nous refont bien le Velvet, et tout le monde applaudit, non ? Alors pourquoi pas les Who ? Rifferie impitoyable, drumming épileptique façon Keith Moon, synthé coin coin façon Baba O' Riley, Won't Get Fooled Again, tout y passe dans l'intro. Enorme rouleau compresseur que ce titre d'autant que Fish nous travaille le cerveau au Karcher : " Ne me parle pas de justice, de liberté, de vérité, et de démocratie, alors que tout ce que tu m'as laissé, c'est de faux espoirs, des mensonges, et des promesses vides ", ajoutant encore de nouvelles références, très explicites, aux tristes événements de 2001, " (...) les tours ont un jour disparu, tout le monde a regardé, personne n'y a cru alors que les images brûlaient sur nos écrans ". Fish, un protest singer ? Bah, au fond je n'en suis plus à une lacune près ! Mais vue la manière dont il éructe son propos, je n'ai plus le moindre doute à ce sujet. Oh, en revanche, je ne louperai pas le final, Marc " Moon " Brzecicki conclue en entrechats, donnant au Turrell le loisir de pianoter grandiose, et au Fish de placer son cri. Je me rends...

 

 

Shot The Craw peut bien dérouler son tapis de mélancolie, elle aussi marquée au fer rouge par le passé, le groupe de Fish joue maintenant en territoire conquis, chaque note de ce morceau est une jouissance, les cuivres viennent encore titiller mon âme embrumée, le refrain me donne le frisson, on sent que le tour de la question posée par cet album va bientôt s'achever... Marrante cette expression " shot the craw ", après recherche je l'ai retrouvée dans un folk song traditionnel made in scotland, d'un certain Adam McNaughtan. Titre " Scottish Song " (plus chauvin y'a pas), une strophe dit :
So he killt Duncan and his lady smeart the drunken
Guairds wi' bluid an says, "C'moan tae bed. It's easy as snuff."
But Malcolm shot the craw, so did Donalbain an' a'
An' they didnae baffle Banquo an' they didnae fool Macduff.


En clair " shot the craw " veut dire " il a pris la fuite ", voilà ce que j'aimerais faire à présent, le " Field Of Crows " sous le bras.

Oui, il est temps de partir, d'ailleurs Fish est occupé à " disperser les corbeaux ",
Scattering Crows en anglais. Chanson bilan, piano again, envolée finale, voix limpide, l'album est dédié à ceux qui sont tombés sur le champ (de bataille ?), au fond le 11 septembre n'est sans doute que le point d'orgue d'une problématique beaucoup plus large, sur les disparus, les victimes de ce que Marcel Aymé nomme dans " Uranus " (1948) les " espiègleries " humaines, camps de concentration, pelotons d'exécution, horreurs diverses... Disperser ces corbeaux, c'est semble-t-il une manière de laisser la vie triompher. Là tout de suite, c'est Fish qui triomphe. Et d'un coup de fusil fait fuir les sombres volatiles...

FIN

Naturellement, cette chronique virtuelle signée Philippe Manœuvre ne sortira jamais de son cerveau cadenassé par les à priori, hormis dans ce monde parallèle, ce caillou perdu dans un autre univers, sur lequel je l'ai momentanément exilé, pour de rire.

Quitte à pleinement donner l'illusion que l'impie consentait enfin à chroniquer un disque de Fish, je l'ai volontairement privé d'éléments qu'il ne peut qu'ignorer puisque dans cette histoire, il découvre Fish avec " Field Of Crows ". Le Philippe virtuel ne rappelle donc pas au lecteur que l'appétit de Fish en matière de cuivres n'est pas nouveau. Nul n'a oublié Big Wedge, ni le final de Mr 1470 (de faux cuivres mais enfin...) ou encore la clarinette de Rites Of Passage (fausse elle aussi), la suave trompette de Dancing In Fog (fausse again).

Le Philippe virtuel déflore également pour lui seul le penchant rhythm &blues/ soul de l'Ecossais, et sa passion pour Little Feat et Lowell George, déjà perceptibles pour nous dans Just Good Friends, Dear Friend, Whiplash, Mission Statement, Worm In A Bottle, Sunsets On Empire, Carnival Man, et d'autres que j'oublie sans doute.

Il est possible en revanche que jamais Fish n'ait poussé le bouchon soul aussi loin que sur " Field Of Crows ", avec ces cuivres omniprésents et bien réels. Qui s'en plaindrait quand le résultat frise la perfection ?

Je me demande sincèrement ce que je pourrais reprocher à un disque pareil, quand Fish écrit des textes aussi profonds et émouvants, quand il s'enferme en studio avec un compositeur du calibre de Bruce Watson, aidé de Tony Turrell, dont personne n'a oublié le colossal Plague Of Ghosts, quand il chante aussi bien, avec un feeling aussi confondant, je suis désarmé !

D'ailleurs, c'est un signe qui ne trompe pas, même Manœuvre n'a rien trouvé à redire, hé hé.

Bruno Deltombe

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