Critique Fellini Days

FISH « FELLINI DAYS », ECOUTEZ LE FILM...

Avant Propos

Il y a des minuits où l’inspiration joue les anguilles. Une brouette de questions au bout des pognes, on sent le poids de la page blanche qui oppresse le verbe, retient les mots, ravive les souvenirs... Que dire de nouveau ? Peut-on rester objectif quand au bout de tant d’années, on trouve encore des raisons d’aimer un artiste tel que Fish ? Et le doute qui s’immisce... Au fond, n’a-t-on pas laissé la fougue s’exprimer aux dépens du bon sens quand on défendait un Internal Exile, définitivement inférieur à l’inusable Vigil, quand on cherchait des excuses aux reprises très inégales de Songs From The Mirror, aux compositions parfois trop scolaires, ou aux longueurs de Suits, quand on voyait en Sunsets On Empire une totale renaissance artistique, un disque sans faille, quand on laissait l’arbre Plague Of Ghosts masquer le manque d’unité de la forêt Raingods With Zippos, quand on pardonnait des décisions artistiques discutables, type « Carnival Man en face B au profit de Something In The Air ! ? ! ? !», ou des performances live déraisonnables, type « jouons ce soir même si on a une trachéite virale » ?.... Aveuglement, fanatisme, fidélité, attachement ? Un peu de tout ça sans doute... Mais à contrario, qui détient la vérité dans ne serait-ce qu’un seul domaine artistique ? Personne, absolument personne ! Seuls les instincts les plus viscéraux nous poussent aux portes des concerts, sympathie pour un survivant du music-business au charisme intact, reconnaissance d’un talent indéniable et d’une vista vraiment retrouvés depuis deux albums, amour de la musique quoi ! L’analyse vient ensuite. Mais tout l’intérêt de cette affaire là, c’est de ne pas louper un seul moment fort, ni les voyages en apesanteur, quand Cliché s’envole, quand Plague nous tire des larmes, ni les soirs où le poisson boit la tasse, à bout de souffle, sauvant l’affaire à l’arraché, sur sa gouaille... et sa musique, quand même. Quand tout sourit, ne rien gâcher, quand tout fout le camp, ne rien esquiver, c’est toute la « Fellini attitude », toute l’histoire d’un album.

Candlelight In Fog

Au départ le septième album studio de Fish devait s’appeler comme ça, « Candlelight In Fog », le « fog » (brouillard) faisant référence à tous les instants de doute - les emmerdements pour parler franchement - supportés après la sortie de Raingods With Zippos, son potentiel gâché par Roadrunner, ses espoirs rayés de la carte, sa tournée chaotique, etc... Mais Fish est condamné au positivisme. Quoi faire, s’asseoir par terre, regarder le ciel, et se dire « ca y est, c’est fini ! » ? Pas le genre de Fish, ça.
Ce type aime se battre, alors ce ne sera pas « la lueur d’espoir dans le brouillard », ce seront les « jours felliniens ». Carrément ! Fasciné depuis les toutes premières toiles, « La Dolce Vita », « Satyricon », celles de son enfance avec Bert et Isa, où agissait déjà sur lui le charme surréaliste des films du maître italien, Fish se souvient de Fellini. Fellini ou « comment filmer dans un restaurant ordinaire, deux amoureux tout aussi ordinaires en train de tirer sur le même spaghetti, et faire croire au spectateur qu’ils sont au paradis ». La magie de Cinecitta, la patte du génie. Pourquoi s’éclairer à la bougie, quand on peut tirer des feux d’artifices ? La pochette signée Mark Wilkinson est la réponse, le poisson sort la tête de l’eau, prêt à savourer ou à affronter ce qui se trame juste derrière lui. Le verso, lui, agit comme un négatif. La pyrotechnie s’exprime à l’intérieur cette fois, et les volets de tempête cachent les yeux du héros... Fellini Days n’est rien d’autre qu’un abécédaire de la psychothérapie, un nécessaire de secourisme pour bonheur chahuté, un film en musique pour conjurer le sort.

3D
« Motore !» Federico lance son maître-mot, la bobine démarre et ne s’arrêtera qu’à la fin, dans 57 minutes. John Young a l’honneur de lancer le thème du générique, piano, nappe aérienne, un groove serein entre en lice, une voix de baryton campe le décor, pose les personnages « the actor, the actress, the gigolo, the whore »... Puis c’est l’autre John, le Wesley de Tampa Florida, principale cheville ouvrière de l’album, qui dégaine. Dans un instant, il va aborder un virage délicat, un pont prog, des notes qui évoquent de lointains souvenirs, un certain « Fugazi » album... Dans ce vertige, les mots de Fish se noient, deviennent lointains, la production d’Elliot Ness chercherait-elle à leur voler la vedette, au profit des chœurs féminins, des effets stéréo ? Mais non, là voilà qui ressort du long solo de Wes, et qui conclut l’affaire avec mesdames pour l’appuyer. L’effet était voulu, c’est ce qu’on appelle le son en 3D...

So Fellini
Scène 2, guitare et grosse batterie, contre toute attente nous sommes en Argentine, au cours de tango d’El Senor Derek William Dick : « dance dance dance Milady, catch a tiger by its tail », le tango, son pas de deux sensuel et fatal, un moment si fellinien, d’où ce refrain imparable, déjà classique « Soooooo Fellini ! ! ! ! ». Impossible de résister à cette vague d’énergie positive, ni au court intermède orchestré par John Young. Entre deux montées de claviers, Federico est encore là qui relance la machine d’un mot. Final atomique, on reprend le thème jusqu’à plus soif, tandis qu’Elliot invite à la fête les fans, ceux des premières Fellini Nights du début d’année, hurlant ce nouvel hymne à gorge déployée. Pause.

Tiki 4
Federico se confie un instant, parle de sa conception de la vie. Derrière lui démarre une boucle familière, une cousine de Black Canal et de Worm In A Bottle, mais John Wesley gratte un motif différent, rock, définitivement rock. Et Fish débute son histoire. Cette fois, l’action se situe à San Diego, côte ouest des Etats-Unis, chez quelques aficionados croisés lors d’une virée avec le SAS Band. Mais ces potes là sont des « somebody spéciaux », 4 bisexuels aux mœurs mobiles, vivant dans une sorte de ménage à tiroir, des héros pour Fellini ça ! Leur cri de différence et d’indépendance passe parfaitement dans la voix de Fish, évoquant ses hymnes les plus vengeurs comme Credo, sauf qu’une fin sournoise nous attend. Entrechats arabisants, notes en suspension, les deux John sonnent comme deux vieux camarades de jeux, occupant l’espace avec grâce, sans se piétiner, comme 2 et 2 font Tiki 4.

Our Smile
Il manquait l’amour, tout le sel de la Dolce Vita. Le voici qui déboule dans cette pop ballade, s’étalant comme un baume réparateur. On évoquait à l’instant la complémentarité des deux John, ici elle transpire à nouveau, et de quelle façon. On se croirait revenu aux grandes heures de Steve R. et Mark K., car tout s’enchaîne sans la moindre peine. Et Fish pose là-dessus un timbre doux comme la soie, preuve qu’il est décidément capable de donner à son chant des intensités très variables. Tout comme le fidèle Squeaky Stewart, accompagné ici par une percu discrète, sait quand il faut cogner sur ses peaux avec subtilité. On le regrettera sur la tournée, même si son successeur John Martyr fait déjà l’unanimité... Reste ce texte, « notre sourire », un dialogue très personnel, qu’il serait maladroit de déchiffrer, sachons ne pas nous montrer indiscrets : « they don’t know the full story, the one we never can tell »...

Long Cold Day
Le problème avec les histoires d’amour, c’est qu’elles finissent mal (mon général
), même dans les films de Fellini... La belle a beau répondre au début de la chanson : « les trois choses que je préfère dans la vie sont l’amour, l’amour, et l’amour », derrière ça tourne au vinaigre, au pain d’angoisse. John W. nous gifle d’un riff assassin, et Fish pète un cable, retrouvant sa verve la plus venimeuse. De quoi rassurer une fois de plus tous ceux qui continuent à raconter qu’il ne peut plus en pousser une. Sur «Fellini Days » il ne chante plus comme sur Vigil, d’accord, celle là on l’entend depuis 93 alors... mais il assure encore comme sur Sunsets, alors?

Et inutile de préciser que depuis quelques temps, il « passe » aussi « Long Cold Day » sur scène. A la fin, ceci dit, il lève le pied, car comme dans Tiki 4, on atterrit en douceur, avec John Y. sur son piano, et la mer derrière qui déroule ses eaux millénaires. Du rêve en barres cet album...

Dancing In Fog
Dans l’univers de Fellini, on ne gâche pas un moment onirique, on le prolonge. Dansons dans le brouillard pour y voir moins clair, laissons cette boucle nous charmer sans bousculade, avec Dave Haswell encore là en soutien percu et Steve Vantsis à la basse pour groover soyeux. Fish nous sort encore ici une de ces lignes vocales magiques comme on en cherche sur les disques des autres, et la répète tout du long. A priori l’ennui devrait nous guetter au bout de deux minutes, il n’en est rien car les John Brothers peignent en arrière-plan un ciel riche et changeant, sans parler d’une pause café aux accents jazzy du meilleur effet, et d’une trompette mutine jouant les trublions dans le sprint final. Il y a un peu de Plague Of Ghosts dans tout ça, un peu de Jungle Ride aussi, bref le meilleur de Fish, et de Federico qui est toujours là tandis que la bobine continue de tourner...

Obligatory Ballad
Satanée bobine qui s’incruste dans le morceau suivant, la scène intimiste nécessaire à tout album produit en cinémascope. Quand les degrés de lecture sont si multiples qu’ils exigent une attention quasi surhumaine, il faut ménager à l’auditeur une aire de repos. Une guitare sature et égrène une mélodie simple, une voix fatiguée la soutient en susurrant, probablement entre deux volutes de sèche... C’est la ballade obligatoire, pour ironiser un amour en bout de course, où rien ne tourne plus rond. Ambiance recueillement, Say It With Flowers, Sugar Mice, Rites Of Passage ne sont pas loin... Fish, sur la corde raide, chante faux certains mots, effet là encore volontaire, prime à l’émotion, un spectateur de l’enregistrement racontait récemment comment Elliot Ness, suivant les instructions du big scot, avait remplacé certaines prises justes par d’autres, plus incertaines mais idéales pour le climat recherché. Et trouvé ici, au gré des arpèges de Wes, chevillé au délire de Fish comme personne depuis... Juste un supplément de cordes, un lit de claviers, et l’affaire est conclue.

The Pilgrim’s Adress
Le film touche bientôt à sa fin, mais il convient de se souvenir. Que des héros ont été perdus en route. Que ceux qui sont tombés au champ d’honneur méritent un peu d’attention et de respect, comme va le chanter de toute son âme le Fish protest singer qui suinte fatalement à chaque album. Le Roger Waters de « The Final Cut », mais aussi Bob Dylan et Bruce Springsteen, se bousculent au portillon des influences dans ce titre empilant des strates d’intensité, invitant un vrai soldat pour une narration parallèle au chant, jusqu’à l’apothéose où le cri se perd dans l’immensité des arrangements. Hymne pour une cause perdue... mais belle.

Clock Moves Sideways
Le temps est désormais compté. Le tic tac électronique s’élance, Fish dresse le bilan, solde les comptes, cherche l’isolement après l’échec... Mais ces jours sont felliniens, il faut un final digne de ce nom, John Wesley s’occupe heureusement de tout. Comme dans 3D, il pond un thème évoquant irrésistiblement cette fameuse « Fugazi » song, la voix baryton est de retour mais cette fois elle s’emballe et lance bientôt un ultime appel. Tout est lâché, les claviers dressent un mur de cathédrale, la guitare déchire le temps et l’espace... mais voilà Federico qui vient saluer avant que le rideau ne tombe. Puis tout le monde plonge à nouveau dans l’abîme, Fish gueule comme un perdu, glissant derrière son « Clock Moves Sideways » un «FOOOO-GAAAA-ZEEEEYYY » subliminal qui n’échappera à personne et appellera sans doute quelques éclaircissements. Puis le déroulant de fin défile, on nous chuchote à l’oreille un dernier « Fellini Days ! ! !», bientôt il ne restera que la cloche qui résonne, comme un tocsin fatigué, encore un peu de bobine, et LUMIERE ! ! !

Critique du film
Fellini Days s’impose sans doute comme le disque le plus cohérent et le plus réussi de Fish depuis Sunsets On Empire, qu’il rejoint aux côtés de Vigil dans le trio magique, celui des albums écrits en partenariat étroit avec UN musicien, un seul, rivé au projet de bout en bout. Après Mickey Simmonds et Steve Wilson, c’est le tour de John Wesley. Songwriting impeccable, présence mystique de Fellini tout du long, production aux allures de grand Meaulnes, tout y est. Sur ce dernier point, les oreilles non averties peuvent être sujettes à quelques perturbations. A l’image de « Fugazi », qui fut le Marillion le plus audacieux et le plus controversé en termes d’habillage sonore, « Fellini Days » peut dérouter. De là à prétendre, comme certains fantaisistes bataves, qu’il s’agit là d’une production ratée et du pire album solo de Fish, il y a un pas que chacun est libre de franchir, bien sûr...

Conseil d’ami quand même : écoutez ce film !


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