FISH . 13TH STAR 

Préambule :
Avant d'en venir au fait, j'ai envie de dire merci à Fish et Marillion, car lorsqu' on jette un œil dans le rétroviseur, on réalise que depuis 25 ans, ils nous ont régalé et pas qu'à moitié. Combien de mélodies magiques, de perles sur les joues, de cris de joie ? Quoiqu'on en dise, nous sommes attachés à eux, plus que nous ne le croyons, et ils nous sont fidèles, encore et encore, année après année. Sans faiblir, ils nous donnent régulièrement une heure de bonheur au laser, alors merci !!! Merci " Somewhere Else " et bienvenue " 13th Star "…

FISH " 13TH STAR "
ou
LA GUERRE DES ETOILES - EPISODE 13, la revanche de Fish


C'est le titre, trivial, mais c'est ça, Fish est en guerre, cette fois dans l'immensité éthérée, à la poursuite de son âme sœur, sa treizième étoile, qu'il pensait avoir capturée…
Hélas, en plein enregistrement, il s'est aperçu qu'en fait de promise il avait enlacé le temps d'un immense espoir une étoile… filante.
C'est triste à dire mais pour Fish, artistiquement, c'était sans doute une " bonne " nouvelle. Car son treizième album studio, comme tous les autres (à l'exception de Songs From The Mirror), agit comme une catharsis.
J'ouvre mon meilleur bréviaire, et je lis : " Catharsis, nom féminin d'origine grecque (" purification ") désignant la fonction par laquelle un spectateur de théâtre, notamment d'une tragédie, se trouve " lavé " ou " purgé " de ses passions ou inclinations coupables au spectacle du destin des héros mis en scène. Par extension, on parle aussi de la purgation des passions. "

Le théâtre, les passions, n'est-ce pas toute la vie de Fish ? Pour un flashback complet, je laisse à chacun le soin de ressortir de la boîte à souvenir, une à une, les " purgations " précédentes :
- Script - Fugazi - Misplaced Childhood, le triptyque relationnel,
- Clutching At Straws (et son corollaire d'Erasme sur " L'éloge de la folie "), les pêchés de la rock star,
- Vigil In A Wilderness Of Mirrors, son émancipation,
- Internal Exile, sa prise de conscience politique,
- Suits, sa guerre anti-système,
- Sunsets On Empire - Raingods With Zippos - Fellini Days, la lente mais inéluctable destruction de son mariage,
- Field Of Crows, sa rédemption
Ainsi, Fish s'est toujours soigné par la musique, et compte tenu du choc émotionnel subi récemment, " 13th Star " devait nécessairement devenir l'antalgique le plus puissant qu'il aie jamais sorti de ses tubes à essai. Conscient de l'urgence, l'écossais s'est adjoint les services d'un praticien particulier, " a proper producer ", comme il le dit dans son making of. Ce qui, quand on y pense, est un peu cruel pour Eliott Ness, fidèle lieutenant depuis " Sunsets On Empire " (co-produit avec Steven Wilson), et " véritable producteur " de 4 albums, pas moins.

Jusqu'ici, celui que nous nommerons désormais le " Grand Calum Malcolm ", avait participé, pour Fish, à certains mixages mais oeuvrait avant tout au rayon mastering des nouveaux albums et re-mastering des anciens. A chaque fois avec une déconcertante efficacité.
Ce que Fish veut dire lorsqu'il parle d'un " proper producer ", c'est un patron de studio, preneur de son, mais aussi et surtout co-responsable des choix artistiques, arrangeur à part entière, ce qu'Eliott Ness fut probablement. Mais Calum, pardon le " Grand Calum Malcolm ", fort d'une réputation, d'un CV grande classe, de Blue Nile à Prefab Sprout et autres Simple Minds, en impose à Fish. C'est évident quand on les voit en séance. Au-delà de la musique, le géant a en plus besoin d'un coach vocal. Sur " Clutching At Straws " et " Sunsets On Empire ", ce fut Avril McIntosh, cette fois le " Grand Calum Malcolm " coiffe toutes les casquettes et tente le pari : gérer, discipliner un Fish en implosion, tirer de lui la colère, la rancœur, la haine qui sait, pour obtenir un élixir vocal délectable à l'infini. Sur le papier, ça paraît impossible, le " Grand Calum Malcolm " l'a fait. Car il savait peut-être que le moment était venu. Clutching, 1987, Sunsets, 1997, 13th Star, 2007, 7 est définitivement le chiffre du Poisson. Même si le 13 l'obsède aujourd'hui, comme nous, pour toujours… Car nous ne sommes pas prêts d'oublier cet album-là.

Nous entrons sans le savoir dans un nouvel univers musical, celui de Steve Vantsis. Bassiste de Fish depuis 10 ans, il n'a, si l'on en croit ce dernier, jamais vraiment écrit de chanson. Et le voilà bombardé binôme en chef, compositeur, multi-instrumentiste, le toutim ! Dès l'entame de Circle Line, d'abord découverte en démo, on comprend pourquoi. Le Stevie a tout compris. Où Fish en était artistiquement, où il fallait l'emmener. Personnellement, j'ai pesté contre l'idée du Return To Childhood Tour (quoiqu'une fois dans la salle, j'ai oublié de me plaindre…), et avec retard, contre la direction prise avec " Field Of Crows ", album par ailleurs très solide. Mais j'avais perdu le Fish que je préfère, celui qui va de l'avant, au détriment de celui qui commençait à un peu trop s'appuyer sur ses fondamentaux.
Circle Line répore immédiatement les tarts, comme dirait l'autre ! Groove, boucles, guitare heavy, Fish repart en guerre avec des armes remises à neuf, des couteaux ré-aiguisés, comme s'il avait dix ans de moins, dans l'entame de Perception Of Johnny Punter. J'avertis que je ne vais pas m'étendre beaucoup plus sur chaque morceau, car à l'évidence, c'est pour des albums de ce calibre qu'a été prononcé le fameux adage : " let the music do the talking ".

Que ce soit clair, les chansons, la production, les arrangements, les prises vocales, la couleur artistique, les performances individuelles, l'urgence, rien ne peut être pris en défaut sur " 13th Star ". Nous sommes en 2007, ça s'entend. Vieux proggeux exclusivement Grendelophiles, passez votre chemin et repartez dans les bois ! Amateurs de Bowie, Gabriel, Unkle, Robert Plant (" Mighty Rearranger ") et Steven Wilson, et tous les autres, dans mes bras ! Enfin, pendant qu'on s'épanche, Circle Line enchaîne sans coup férir sur le furieux Square Go et l'on est pris à la gorge, Fish chante divinement, d'abord en direct d'outre-tombe puis à l'octave au dessus, modus operandi qu'il répète sur tout l'album, avec un bonheur constant. Entre les démos et les prises finales, il a encore modifié ses choix. C'est le signe d'une musique vivante, ça !
Sa voix ressort enfin du mix, après avoir été curieusement (et volontairement) noyée dans les deux exercices précédents. Là, il vous tape sur l'épaule, il vous susurre des mots à l'oreille, ou il vous chope par le col, c'est au choix. Mais il est tout proche…
Miles De Besos célèbre le retour de Foss Paterson, qui ne s'est jamais loupé en composant pour Fish. Son unique contribution de l'album s'ajoute à d'autres perles, Mr 1470, Raw Meat, Tara… rien que ça. Côté sons, sa panoplie n'a rien de commun avec celle, parfois embarrassante, dont il s'était paré sur " Suits "… Piano, cordes, orgues, son jeu et ses choix ne souffrent aucune discussion.
Globalement, ce qui est bluffant c'est aussi que chaque note, chaque microseconde, scintille, et pour cause, comme une étoile. Le " Grand Calum Malcolm " est passé maître dans l'art de jouer sur les silences, sur la répartition stéréo, sur le feeling de chaque note jouée, rien d'autre à dire sinon bravo. Bravo Zoe 25, Arc Of The Curve, deux pauses plus pop-folk où les douze-cordes sonnent comme si Anthony Phillips et Steve Hackett avaient fait un enfant, sur des refrains où Fish chante bien, mais bien, mais bien… Certains auraient préféré que j'écrive : haut, mais haut, mais haut… Moi-même, je me pince parfois en réécoutant un " Clutching At Straws " pour croire qu'il s'agit du même chanteur. Mais sur " 13th Star ", la magie opère, c'est tout ce qui compte.
Nous verrons si la tournée " Clutching At Stars " doit justifier une reprise de ce sempiternel débat.

Pour le moment, c'est Manchmal qui reprend les hostilités, avec encore des boucles habiles, des guitares, et quelles énormes guitares, les plus assassines gravées par Fish, et un leitmotiv déjà élevé au rang de classique sur scène. Idem pour Open Water, signée Frank Usher, une compo imparable, pleine de clins d'œil (Marillion anyone ?), pour un guitariste transfiguré. Lui qui a toujours répété peu ou prou le même genre d'intervention depuis des années, nous sort cette fois de sa besace des sons plus travaillés, d'autres attaques, une impensable collection de riffs killers, à la fin du morceau en question notamment, et sur le suivant, le monumental Dark Star. Celui-là finit de nous assommer à coup de marteau (le son de batterie, mes aieux !!!) avant les deux dernières plages. Where In The World, aérienne, et son final originalement intitulé Going Home, un arpège de guitare qu'on pourrait laisser tourner pendant trois heures tellement il est parfait. Reste la chanson titre, Thirteen Star, on a les larmes aux yeux, elle s'étire comme un classique Floydien, comme une plainte de Roger Waters sur " Final Cut " ou " The Wall ", qui s'emballe au son d'une mandoline puis d'un divin tapis de chœurs, et c'est fini.

55 minutes. 1987, 1997, 2007, Fish a signé ses trois chefs d'œuvres, bouclé sa Sainte Trinité. Blessé comme jamais, il s'est relevé comme jamais, et semble reparti plus fort que jamais. Qu'il poursuive, surtout, avec le " Grand Calum Malcolm ", pour faire mentir ce chiffre 7. Et d'ici là, souhaitons-lui de tout cœur, peut-être aura-t-il enfin trouvé son chiffre 13. En attendant, replay. Circle Line…

PS :
1) Une version vinyle, vite, pour un grand format du somptueux triptyque de Mark Wilkinson !
2) Parmi les démos figuraient des titres apparemment écartés, en fait ils ont été intégrés à d'autres. Ainsi Going Home a fusionné avec Where In The World, It Ain't Easy a laissé son riff chez Dark Star (il reste une partie piano-cordes et une boucle qui n'ont pas été exploitées), et Micklegate est devenu le final de Zoe 25. On ne jette rien chez Fish cette année !
3) Pour les explications de textes, je renvois tout le monde aux mails multiples que Fish a publié cette année, au gré de la progression de l'album.
4) Je n'ai rien dit du jeu de basse monstrueux de Steve Vantsis, de ses innombrables sons, loops, samples, tous plus jouissifs les uns que les autres, du drumming démoniaque de Gavin Griffiths, c'est fait.
5) J'ai peut-être un peu trop encensé " Field Of Crows " et dans une moindre mesure " Fellini Days " les fois précédentes (c'est pourquoi je déteste les chroniques de disques, on se gourre tout le temps ! ;-) ), et peut-être suis-je en train de recommencer avec " 13th Star ", et alors ? Circle Line…



Bruno Deltombe

Retour à la page Interviews/Critiques

Retour à la page d'accueil