FISH INTERVIEW (26/11/98)



(Interviewer Bruno Deltombe)

Avant l’ arrivée de Raingods With Zippos, une heure d’entretien avec un des hommes les plus occupés de la planète... Le nouvel album, le cinéma, les dettes, les nouvelles ambitions, une certaine chanson de 27 minutes, le retour de Clutching At Straws, tout ça et plus, c’est tout de suite...

FISH :Salut Bruno, comment ça va?
TCF : Bien man, si ce n'est qu'on m'a gaulé mon vélo aujourd'hui...
FISH : Ca devait être un supporter anglais (rires)
TCF : Oui sans doute, mais bon j'en ai racheté un autre, car Paris à vélo c'est vraiment sympa. A part ça et toi alors, comment ça va?
FISH : C'est OK. Aujourd'hui j'ai eu de bonnes nouvelles à propos de ce concert filmé en Pologne sur le Sunsets Tour, tu te souviens, et bien il semble que cette télé polonaise, enfin qu'ils soient prêts à négocier un prix plus décent que ce qu'ils me proposaient au début. Bon, tout n'est pas encore fixé, mais ça devrait sortir en février-mars en même temps que Raingods. C'est vraiment une vidéo magnifique.
TCF : Oui Alain de Poet's News me l'a montrée, car il l'a chopée grâce au satellite. J'ai beaucoup aimé...
FISH : Et il y a aussi la vidéo "Kettle Of Fish", elle sera prête dans deux semaines tout comme le tee-shirt qui va avec. Et nous travaillons aussi sur les Haddington Tapes et sur la vidéo de Duisbourg qui seront mixés après la mi-décembre seulement, car Calum est trop occupé d'ici là. Du coup ça ne sortira pas avant janvier. Tout roule bien en ce moment. Lundi je dois déjeuner avec quelqu'un pour la maison. Et à l'issue de ça, peut-être que nous pourrons conserver ma maison et vendre la partie studio.
TCF : L'équipement est donc à la vente.
FISH : Oui il part lundi. Le dernier disque produit ici, c’est Haddington Tapes...
TCF : Commençons par Raingods... J'en ai entendu des bouts que j'ai beaucoup aimé. La question qui revient en ce moment, c'est "y-a-t-il un concept"?
FISH : Oui il y en a un et il est difficile à expliquer. En fait j'ai vu dans le magazine Mojo récemment une chronique d'un album de the Family, et ils disaient "c'est un album incroyable, dedans il y a du folk, du jazz, du rock, et ça et ça, et aujourd'hui plus personne ne fait d'album comme ça". Et nous étions en plein Raingods (rires), et Raingods colle bien à cette chronique. Il y a plein de choses différentes dedans mais avec une trame tout du long.
Tumbledown parle de quelqu'un qui est sur le point de craquer, quelqu'un qui échoue dans tout ce qu'il entreprend, on peut aussi dire que dans plusieurs chansons, comme Incomplete par exemple, il y a encore le thème de l'échec des relations, on retrouve un peu de religion aussi, Faith Healer c'est la religion avec une vision moderne, Tilted Cross avec une vue plus ancienne.
TCF : Quand j'ai lu les paroles, j'ai cru entrevoir l'histoire d'un enterrement...
FISH : Oui, ça se rapproche de ça. On retrouve le personnage de Tilted Cross dans Plague Of Ghosts, et il meurt, on ne sait pas vraiment si c'est une overdose, ou un suicide. Tout ça est très désespéré mais j'ai pris garde à ce qu'à la fin le message soit très positif.
TCF : En fait on découvrira tout ça avec l'album...
FISH : Oui en fait comme toujours il y a plusieurs lectures, on peut prendre les chansons séparément ou trouver un lien entre elles. Mais tout est en rapport avec mon état d'esprit quand j'ai écrit. Clutching, Internal, Vigil, Sunsets, tout ça est en rapport avec mon mental au moment où je créai.
TCF : Musicalement, on dirait que ça résume un peu tout ce que tu as fait jusqu'ici. Et tout ça est projeté dans le futur, en particulier avec Plague...
FISH : Oui, c'est tout a fait ça. En fait Sunsets nous a donné une grande confiance. Je devais partir de Sunsets et avancer. Je me sentais plus courageux et donc j'étais prêt à essayer différents styles de musiques. Je savais que ça pouvait marcher. Mais je ne voulais pas tomber dans certains pièges, car quand on voit qu'il y a un titre de 27 minutes alors on pense Grendel 2... Mais les gens qui ont déjà écouté ont dit "Mon Dieu, c'est incroyable, rien à voir!". Je n'ai pas une seule réaction négative sur Plague et sur l'album. Juste une sur Mission Statement, mais sur Plague, c'était "Wow!!"
TCF : Pour moi Clutching est le meilleur Marillion ever.
FISH : Nous sommes d'accord...
TCF : Et justement au début de Plague, on a du Sunsets, puis un passage plutôt jungle, mais pas à la David Bowie, avec le beat en avant, non il y a surtout de la mélodie...
FISH : Oui, la mélodie est très importante sur ce passage.
TCF : Et à la fin sur les deux derniers morceaux, j'ai eu l'impression d'entendre un Clutching de l'an 2000...
FISH : Oui ça se rapproche. En fait ça montre comment j'ai grandi. Comme j'ai dit à Merlin quand il est venu écouter, j’étais très confiant dans ma voix : si tu es attentif tu peux voir qu'il y a des phrasés jazz très, Sinatra. J'essayais de me détacher du rythme pour un chant plus cool. Il y a cinq ans, j'aurais suivi le rythme de façon agressive. Alors que là c'est plus cool, plus nonchalant, en apparence, mais en fait très efficace.
TCF : Oui le chant mélange le style de Sunsets et d'il y a quelques années. C'est plus...
FISH : Relax, hein? Posé mais intense.
TCF : Oui totalement. Et côté claviers le travail de Positive Light (Tony Turrell et Mark Daghorn) évoque un Mark Kelly, de l'an 2000 là encore, avec des thèmes facilement identifiables mais des sons très modernes ambient-techno...
FISH : Et ils m'ont dejà proposé du matériel pour le prochain album... Tony Turrell est un claviériste très inspiré et très motivant.
TCF : Une question qui me titille, qu'est-il advenu de Steve Hitchcock, prévu au départ pour travailler sur Raingods?
FISH : Ah Steve, j'ai perdu contact avec lui... Quelqu'un me l'avait suggéré, nous nous sommes rencontrés et ça s'est bien passé et puis l'album s'est fait sans qu'on se revoie. Mais peut-être plus tard, nous ferons quelque chose. C'est un gars très intéressant. Mais en fait pour Raingods, je me suis subitement retrouvé au Château de Marouatte pour écrire, et tout prenait déjà forme. Puis Tony et Mark se sont impliqués à leur tour, du coup on n'avait plus besoin d'autres renforts. Je n'ai pas eu de nouvelles de Steve Hitchcock depuis 6 ou 7 mois en fait.
TCF : C'est lui qui composait des trucs genre "Nine Inch Nails avec violons", c'est ça?
FISH : Oui et j'ai gardé cette idée en tête pour Plague.
TCF : Et Faith Healer...
FISH : Aussi.
TCF : A la fin de Faith Healer, on entend comme une respiration, en fait on croirait entendre Alien...
FISH : Oui, nous voulions créer une ambiance oppressante, comme dans le "Silence des Agneaux", quelque chose dans ce genre. Très malsain.
TCF : L'équipe qui a participé à Raingods a pas mal changé comparée à celle de Sunsets?
FISH : Et bien, Squeaky et Steve Vantsis ont été là sur presque tout, Robin a assuré la majorité des guitares acoustiques et c'est Steve Wilson qui s'est chargé des électriques. Mais Robin a aussi fait quelques rythmiques électriques... Côté claviers en revanche, c'est surtout Tony Turrell. Contre toute attente, Mickey n'a pas joué grand chose sur ce disque. Quand je fais écouter on me dit "là c'est Mickey qui joue?" et le plus souvent je répond "non, c'est Tony Terrell"...
TCF : Qu'a joué Mickey finalement?
FISH : L'intro et la fin de Tumbledown et le final de Rites Of Passage, c'est tout. Tony a fait tout Plague Of Ghosts. C'était bien d'avoir deux super claviéristes sur cet album, mais je sens venir ta question suivante, et je te l'annonce d'emblée : sur la prochaine tournée il y aura du changement.
TCF : Mickey s'en va?
FISH : Oui, je pense. Il est dans un autre état d'esprit. Nous nous sommes retrouvés à certaines périodes et c'était super. Mais à chaque fois, au bout de quelques temps, nous devons nous séparer à nouveau. Nous en sommes à nouveau à ce stade. Mickey n'aime pas Tumbledown (NDR : qu'il a pourtant composé...), vraiment pas. C'est moi qui valide telle ou telle version, et sur la sienne je n'aimais pas certains sons, ils étaient trop datés. Mickey trouvait qu'ils collaient bien sûr. Mais à la fin, c'est ma décision, et j'ai choisi la version de Steve Wilson, où les guitares jouent un rôle plus important.
TCF : Çà sonne plus moderne, c'est ça?
FISH : Oui. Mais Mickey prend ce genre de choses à coeur. Il a dit à Steve Vantsis : "Je m'en lave les mains", mais ça montre à mon sens qu'il ne s'identifie pas à cet album. Et je ne veux personne sur la route qui ne croit pas au disque. Donc il est temps de changer.
TCF : Ce que joue Mickey sur Tumbledown est tout à fait dans l'esprit de Tony Banks sur Fifth of Fifth (NDR : de Genesis of course)...
FISH : Oui, il y avait l'espace pour ça. Mickey a signé deux titres sur Raingods et ils sont super. Mais le groupe a besoin d'une nouvelle alchimie avec du sang neuf. C'est l'avantage quand on est un artiste solo, de pouvoir renouveler les troupes quand le besoin s'en fait sentir. A ce sujet, je veux vraiment une choriste avec moi sur la prochaine tournée, elle apportera une nouvelle dimension aux chansons que je souhaite jouer comme Just Good Friends, Favourite Stranger, Sunsets On Empire, Plague Of Ghosts, Incomplete, Tilted Cross. J'ai déjà au moins la moitié de la future set-list, avec aussi le matériel de Clutching que j'ai joué récemment (NDR : la trilogie Warm Wet Circles aux dernières conventions) en prenant un pied incroyable. Je pense jouer ça à nouveau en incorporant d'autres passages de Clutching pour aboutir à une sorte de medley.
TCF : Tu veux dire que tu tenterais un bout de Just For The Record par exemple?
FISH : Non, celle-là je ne l'ai jamais aimée. Quand je vois les débats qu'il y a sur la Freaks Mailing List à propos de Going Under, fuck! Pour ma part, j'aurais préféré mettre Going Under sur l'album que Just The Record...
TCF : J'ai lu ce qui est dit sur Going Under, c'est très étrange...
FISH : Je sais...
TCF : Pour en revenir à Mickey c'est plutôt curieux. Sur Tumbledown, il est très "classique" et...
FISH : Oui et c'était un peu prévu car Tumbledown devait absolument débuter l'album. Elle contient des références et même des bouts de musique qu'on retrouve dans Plague Of Ghosts, un peu comme Lavender contenait des bouts qu'on retrouvait ailleurs sur Misplaced... Tumbledown c'est ça, une chanson clé. C'est marrant, je lis en ce moment le bouquin d’un dénommé Syd Field, un scénariste américain qui explique comment on fabrique une histoire, et ce qui est drôle, c'est qu'il a exactement la même approche que moi sur l'écriture. Ce que j'ai appliqué pour façonner Plague Of Ghosts et même l'album. Tout ce qu'il dit correspond : il faut une introduction, et réussir à captiver les gens dès les dix premières pages, ensuite les emmener en voyage...
TCF : Je n'avais pas fini avec Mickey en fait. Classique sur Tumbledown donc, comme le Mickey de Vigil, et ultramoderne sur la fin de Rites Of Passage (NDR : un des plus beaux passages de claviers de tous les temps!) comme le Mickey du Sunsets Tour...
FISH : Oui, il y a plein de choses différentes sur ce disque.
TCF : Parlons maintenant de ta situation présente. Je me souviens de l'e-mail que tu as envoyé en janvier dernier. Tout n'était pas rose, et quand on voit ce que tu as accompli cette année...
FISH : Oui, cette année nous avons beaucoup accompli... Nous nous sommes battus intelligemment. Je viens d'une vieille école, je ne suis pas un yuppie des années Thatcher, du style "tu montes une compagnie, la compagnie coule, tu la fermes, tu sauves ton argent, et tu vires tout le monde", ça n'a jamais été mon attitude. Mon père m'a très bien élevé, il m'a appris que quand tu as des dettes, il faut les payer. Cette année nous avons remboursé tout l'argent perdu. Nos seuls créanciers aujourd'hui, ce sont les banques. Nous avons longuement discuté ces deux derniers mois, et ils se sont montrés très coopératifs. Ils croient en ce que j'ai projeté de faire : essayer de vendre le studio, même si la conjoncture n'est guère favorable, et ça va probablement être comme ça pour les cent ans à venir! Le problème c'est qu'avec Tammi nous avons visité d'autres maisons et qu’aucune ne nous a emballé. Pourtant nous étions excités par l'idée d'un déménagement, mais nous avons réalisé qu'aucun endroit ne nous plaît comme celui où nous sommes en ce moment! Donc, on s'est dit : que fait-on, gardons-nous la maison? Et la réponse c'est oui, car nous y sommes bien, et Tara l'adore. Donc je cherche le moyen de parvenir à la garder, tout en fermant le studio et en vendant tout l'équipement. Tout est vidé lundi prochain. Le label est liquidé et donc toutes les charges disparaissent du même coup. Maintenant ce que nous essayons de faire, c'est trouver des promoteurs pour bâtir deux ou trois maisons sur notre terrain. Ca nous rapporterait de l'argent bien sûr et de toute façon, nous n'avons pas besoin de tout l’espace... Mais nous pouvons aussi procéder autrement, si jamais Plague (NDR : c'est à dire Raingods) marche bien, se vend à 250 000 exemplaires, en comptant le back catalogue, alors nous pourrons envisager des lendemains qui chantent. Il faut bien comprendre que tout l'argent que je gagne en faisant de la musique sert à régler mes dettes. Ce dont je vis vient de ce que je fais à côté, acteur, entre autres, et bien sûr le merchandising... Ce que nous vendons via le fan-club et mon métier d'acteur, c'est ce qui me fait vivre. Le reste c'est peanuts. Si je procède ainsi, ça me permet, même si je n'ai plus l'équipement, de conserver les pièces du studio, donc je peux répéter, écrire des chansons, et quand j'ai besoin d'enregistrer, je peux louer un équipement. En dehors de ça, ça redevient une maison de famille plus qu'un studio
. TCF : Ce qui est extraordinaire, c'est qu'en janvier tout était noir et qu’en une année, tout a changé, avec un nouveau deal chez Roadrunner, le meilleur depuis longtemps, un nouvel album terminé, plus un deal pour ton roman, plus deux téléfilms et un long-métrage à venir en février, je me demande où tu trouves la force...
FISH : C'est comme ça que j'aime me battre. Quand j'étais gosse, j'aimais déjà lutter ainsi. Je pourrais m'asseoir et me dire "ok, je suis mort" mais pas question. Je dois penser à ma femme, à ma fille, et accepter mes responsabilités. Le tout c'est de garder l'esprit occupé et tu trouves toujours un moyen. Plague Of Ghosts est très représentatif de mon état d'esprit durant toute cette année.
TCF : C’est représentatif spirituellement et musicalement...
FISH : Oui et je prends vraiment mon pied à l'écouter. Avec Sunsets, c'était la première fois depuis longtemps que j'éprouvais de telles sensations, que je me disais "putain Goldfish And Clowns, c'est génial!" Ca peut paraître étrange bien sûr mais avec Plague, j'ai une confiance totale quand je le fais écouter. C'est ma manière de dire, "Voilà, ne croyez pas que je suis mort, mon coeur bat toujours..." Et voir les réactions, ça me donne des forces. Car les gens se rendent compte qu'après toutes ces années difficiles, je suis toujours là, et que ce que je fais n'est pas l'oeuvre d'un artiste moribond. Non, ça a toujours un sens. Quand j'ai écrit les notes pour les remasters, certains m'ont dit : "Attends, tu ne peux pas écrire ça, c'est trop déprimant" mais d'un autre côté c'est le meilleur moyen de comprendre la musique que je fais, car elle est en adéquation avec ce qui m'arrive. Quand les gens lisent le livret d'Internal Exile, il réalisent dans quel chaos, dans quelle dépression, et dans quel contexte négatif il a été conçu. Je crois que nous n'en récoltons que plus de respect. Ainsi ils comprennent l'enchaînement des événements : pourquoi Songs From The Mirror devait sortir, pourquoi Suits a pris si longtemps, comment avec Internal Exile tout a commencé à couler jusqu'au fond qui était Songs... Ensuite Suits a fait mieux qu'Internal, Sunsets a retrouvé le niveau de Vigil, et ce nouvel album c'est une victoire avec un grand V!!!
TCF : Qu'a pensé quelqu'un comme Lucy Jordache (NDR : responsable des remasters de Marillion pour EMI) quand elle a écouté Plague?
FISH : C'était intéressant. J'adore Lucy mais elle travaille pour une maison de disques. Alors chaque jour elle écoute des nouveautés... En fait je la regardais quand elle a découvert Plague, et je n’ai pas observé de réaction négative. Finalement, une fois rentrée chez elle, elle m'a envoyé un magnifique e-mail... Elle a reconnu que cet album fonctionne et que j'ai fait du bon boulot. Pour autant, je n'imagine pas que nous en vendrons un million, mais c'est capable de monter jusqu'à 300 000 voire 500 000 copies, si la promo est bonne.
TCF : Penses-tu que les vieux fans de Marillion ou du moins les fans de progressif peuvent comprendre Plague, qui est plutôt tourné vers l'an 2000 que vers les années 70?
FISH : Je ne me soucie pas trop des vieux fans. Je sais que beaucoup de gens ont décroché, tout comme Marillion a perdu des fans aussi... Plague Of Ghosts peut sûrement les toucher, mais je vise avant tout de nouveaux fans potentiels plutôt que des anciens. Par exemple, le frère d'Eliott Ness (NDR : producteur de l'album avec Calum Malcolm) a fait écouté Sunsets dans sa fac, et ils étaient emballés. Je crois avant tout au bouche à oreille, depuis le début de ma carrière, c'est un élément primordial. Raingods a le potentiel pour faire exploser les choses, tout le monde va en être baba. Je me souviens quand Mike Oldfield a sorti "Tubular Bells", j'étais à l'école et j'avais vu les pages de pub, mais ce qui m'a marqué ce sont ces mots échangés entre nous "Putain ce truc est génial" etc... La clé du succès pour Raingods, c'est aussi un single fort. Misplaced s'est vendu par millions grâce à Kayleigh. Certaines chansons sur Raingods ont sûrement le même pouvoir de séduction. Je pense notamment à Incomplete, comme Kayleigh elle colle parfaitement à l'esprit de l'album dont elle provient, mais en tant que chanson elle peut faire quelque chose. Et cette fois je suis chez Roadrunner, qui ont sans doute le pouvoir, que je n'avais pas, de faire rentrer cette chanson sur les radios. Je suis confiant, car je sais que j'ai fait un grand album, et puis j'ai aussi une carrière d'acteur qui se présente bien, et je suis relax, car je ne dois plus m'occuper de Dick Bros et du studio etc... . Je suis plus disponible pour la promo, pour faire des télés. Je suis sûr que les gens vont se demander quand ils verront Raingods "oh Fish, qu'est-ce qu'il est devenu?". Et avec un tel album, ils seront tenté de revenir. C'est ce qui s'est passé avec Pink Floyd, ou avec Bruce Springsteen quand il a sorti "Born In The USA". Le succès du single puis de cet album brillant, a aiguillé les gens vers d'autres grands disques comme "Nebraska" etc...
TCF : J'ai quand même tendance à penser que chez une certaine presse branchée, ils ne reconnaîtraient même pas qu'un de tes disques est bon, même s'ils le savaient pertinemment....
FISH : Je ne sais pas. Je ne suis pas vraiment d'accord avec toi. Raingods a quelque chose de plus, de différent. Il a tout : les chansons, les textes, les mélodies, les structures, l'intensité, et puis il n'y a pas de raison, il est meilleur que Sunsets. C'était mon souci principal. Je me demandais vraiment comment j'allais pouvoir faire mieux. Et puis cet événement incroyable m'est arrivé, ce séjour au Château de Marouatte, où je me suis enfin retrouvé loin du business, pour une pure séance d'écriture.
TCF : Raingods a-t-il également comme atout une belle pochette?
FISH : Et bien, c'est moi sur la pochette. Je porte un costume noir, et je suis sous un parapluie. Le ciel est bleu avec plein de nuances dans les couleurs et dans les formes. Le parapluie est noir avec des photos de Raingods. (NDR : les illustrations de Mark Wilkinson?) En fait le ciel est bleu mais il pleut uniquement sous le parapluie. C'est assez dans l'esprit Magritte (NDR : Suits était dans l'esprit Magritte, pour situer...). Je suis donc debout et je tiens dans la main un Zippo doré avec une flamme bleue. Mark Wilkinson va assembler tout ça sur ordinateur. Et il a déjà réalisé un dessin pour chaque chanson de l'album. Tout a été réalisé sur ordinateur et c'est vraiment magnifique. Mark a montré son travail à une artiste américaine, elle était sur le cul, et elle nous a prédit un bel avenir là-bas... Mark et moi nous avons évolué. Il s'est mis à l'informatique et tout change en ce moment.
TCF : Aux Etats-Unis, étaient-ils friands des pochettes de Suits et Sunsets?
FISH : Oui, et je pense qu'ils vont craquer sur Kettle. De toute façon, l'Amérique est vraiment un marché potentiel pour moi. Et ça pourrait aider à mon développement en Europe. La France est un des pays auxquels je crois le plus, pas parce que je parle avec toi, mais parce que cet album devrait vous plaire. En Allemagne, le feeling n'est pas aussi bon. Mais je fonde de grands espoirs sur la France. C'est un pays où l'émotion contenue dans l'album peut plaire, tout comme aux Pays-Bas. Pour l'Allemagne, nous verrons. Mais si le single passe en radio, alors...
TCF : Tout est là en effet, mais c'est la bataille la plus complexe. Dans une récente interview, tu expliquais qu'en fait les médias bourrent le mou du public pour lui faire avaler que tel ou tel groupe est génial. Ce fut notamment le cas avec le troisième album d'Oasis que tout le monde a encensé alors que franchement... Bref, ce qu'il faut pour Raingods, c'est essayer de créer la surprise, non?
FISH : Oui, comme l'a fait Duran Duran il y a quelques années. J'ai parlé récemment avec Simon Le Bon (NDR : leur chanteur) et il m'a expliqué que leur single "Ordinary World" (NDR : sorti en 1993) avait marché du tonnerre, c'est la plus grosse vente de leur carrière. Mieux que Rio et tous leurs autres tubes. Et pourtant personne ne s'attendait à leur retour. Mais c'était une super chanson. Alors bien sûr j'aimerais que la même chose arrive à Raingods. Mais bon, mon souci numéro 1, ça reste que ma famille aille bien, et aussi garder la maison si possible. Et puis si je peux revenir à un niveau qui me sort un peu du chaos, qui me procure plus de tranquillité, et bien... D'ailleurs à ce sujet, l'année prochaine je projette de bâtir une pièce dans le jardin, où je serai tranquille pour écrire. Mon but c'est juste de faire encore des albums, et si j'en retire beaucoup d'argent, alors je réouvrirai le studio, mais juste pour moi, pour personne d'autre.
TCF : Un des grands changements dans tes projets, c'est que pour la première fois, entre un projet de film et une tournée, tu opterais pour le cinéma...
FISH : Oui. Récemment avec Mo, nous repensions au passé et par exemple en 1982, j'ai eu la possibilité d'auditionner pour le film "Pink Floyd : The Wall", mais je me suis concentré sur le groupe. Durant la tournée Suits, c'était pour "Braveheart", avant il y avait eu Alien 3 (NDR : et même "Highlander" en 1986), etc... Donc à chaque fois j'ai préféré rester dans la musique. Et peut-être qu'après tout je me suis trompé. Et je pense qu'aujourd'hui c'est difficile de n'être "que" musicien. Je veux tenter d'autres choses, et le métier d'acteur est très excitant, ça me met en confiance, ça me met en contact avec un autre milieu, bref ça m'ouvre de nouvelles portes, et ça ne peut avoir qu’un effet positif sur ma musique. Ca se fait couramment aujourd'hui, aux Etats-Unis par exemple, c'est le meilleur moyen de se faire un nom : Keanu Reeves est devenu un acteur célèbre, et ensuite il a fait de la musique. Kris Kristofferson l'a fait aussi. Et moi je veux faire la même chose et trouver un juste équilibre entre les deux. Le cinéma et la musique renforcent ma créativité et se nourrissent l'un et l'autre. Honnêtement, il est hors de question pour moi de refaire une aussi grosse tournée pour cet album, même si c'est un immense succès. Ca ne serait pas bénéfique, ni pour moi, ni pour ma famille. Ce que je veux en revanche c'est proposer des concerts moins nombreux mais de meilleure qualité. Je veux être sûr quand je monte sur scène à Paris, à Lyon, à Bordeaux, à Berlin, à Copenhague, peu importe, que c'est l'endroit où je veux être, que j'ai envie de donner le meilleur de moi-même.
TCF : Moins de temps en tournée donc, et plus de temps pour te consacrer à d'autres métiers où tu es un nouveau venu finalement, le cinéma, et la littérature...
FISH : Oui, mais mon roman va encore me prendre pas mal de temps. J'aime bien entasser les idées et les laisser reposer, y réfléchir, puis y revenir. C'est comme ça que je fonctionne.
TCF : Finalement pour un parolier, le roman est un découlement logique.
FISH : Mais effrayant! C'est comme quand j'ai joué la comédie pour la première fois. En ce moment, je lis plein de bouquins pour apprendre à structurer mon travail. C'est la première fois que j'étudie sérieusement depuis des années. Je veux vraiment travailler mon jeu d'acteur et mon écriture, faire les choses sérieusement, pas juste comme ça au hasard. Car quand tout ça sortira, je veux que le résultat soit respectable.
TCF : Moins de tournées du coup, mais peut-être avec un show plus consistant en lumières et en animations alors? Est-ce possible, notamment d'un point de vue financier?
FISH : C'est clair qu'il faudra vendre les billets plus cher, je ne vais pas mentir là-dessus. Les billets à 10 Livres c'est fini. Je rencontre mon agent début décembre et je l'ai déjà averti. Je m'en fous mais les promoteurs devront l'accepter : s'ils veulent Fish, ça sera avec un vrai light-show. Mais je ne ferai AUCUN concert, AUCUNE tournée sans garanties solides, sans être sûr que je gagnerai de l'argent. Ce n'est pas un raisonnement de requin, c'est un raisonnement réaliste. La dernière fois à Grenoble et à Lyon, j'avais déjà perdu presque 2000 Livres avant d'empoigner le micro! Alors plus jamais ça! D'autant que je ne suis pas du genre à sauver ma recette en entubant le chauffeur du car ou l'équipe technique, tu vois. Donc, si nous partons en tournée, on gagnera de l'argent. Nous étudions la possibilité d'être sponsorisé, ou de partager l'affiche avec un autre artiste pour créer l’événement. Au départ, nous pensions à Porcupine Tree, mais leur promoteur a déjà booké leur tournée. C'est vraiment dommage d'autant que ce que j'ai entendu de leur prochain album est d'enfer. Mais nous cherchons une autre possibilité.
TCF : Tu mentionnais les shows de Lyon et de Grenoble fin 97, franchement aucun fan, pas même le meilleur, ne mérite que tu chantes sous morphine, sur une seule jambe, qui plus est en perdant une montagne d'argent...
FISH : Oui, mais en même temps, j'ai une réputation de solide performer à justifier (rires). C'est pourquoi je veux que les concerts de la prochaine tournée soient fantastiques : je veux un super light-show, et un super son. Je ne veux plus travailler avec des gens comme Gérard Drouot. (rires) La prochaine fois que je viens à Paris, ce n'est pas dans un club que je veux jouer mais à l'Olympia par exemple.
TCF : Sur la tournée précédente, tu aurais certainement pu jouer dans un endroit comme le Bataclan.
FISH : Oui mais cette fois, j'ai Roadrunner derrière moi. Et ils ont le bras plus long auprès des promoteurs pour faire marcher tout ça.
TCF : Le Line-up sera une fois de plus changé sur cette tournée. Steve Vantsis et Squeaky seront là j'imagine...
FISH : Oui ils veulent faire la tournée et moi je les veux aussi donc... Pour le reste rien n'est sûr : la choriste, aucune idée pour l'instant, aux claviers, 95% de chances que ce soit Tony Turrell (NDR : Youpi!), et à la guitare sûrement Robin. Il semble partant, il est libre au moment de la tournée, donc on va voir. Sinon, il faudra trouver quelqu'un d'autre. De toute façon j'ai du temps devant moi.
TCF : Passons maintenant au remaster de Clutching At Straws. Depuis que tu as récemment rencontré Lucy Jordache, les esprits s'animent, notamment à propos de ces bandes de 88, avant le split entre toi et Marillion... A priori, tu n'étais pas trop en faveur d'une sortie dans le commerce mais tu as changé d'opinion aujourd'hui. Pourquoi?
FISH : C'est un bon moyen pour que le remaster marche bien. Et le remaster sort en même temps que Raingods, donc... C'est une bonne opération pour moi comme pour Marillion et pour EMI. Le remaster peut se vendre à 150 000 exemplaires si il y a dessus du matériel totalement inédit, notamment ces fameuses sessions, alors allons-y. Après tout ça m'aidera peut-être à garder la maison... Et ça poussera Raingods du même coup. C'est un sacré coup de pub pour mon nouvel album et tu peux être sûr que, dans le livret de Clutching, je vais truffer mes notes d'allusions à Raingods!!! (rires) Je trouve ça très ironique que Clutching At Straws, mon album favori avec Marillion, sortent en même temps que Raingods With Zippos, qui est peut-être le meilleur disque que j'aie fait depuis ! (rires)
TCF : Le seul regret que j'émet à l'avance, c'est que Calum Malcolm ne remastérise pas lui-même Clutching...
FISH : Figures-toi que j'en ai parlé à Lucy. Elle doit se pencher sur la question...
TCF : Et bien croisons les doigts car Calum a vraiment accompli des prodiges sur tes remasters. Son travail est bien meilleur que celui d'Abbey Road sur les Marillion. Le plus drôle c'est que Steve Hogarth lui-même est un fan de Calum, il le voulait pour son album solo. Comme je le comprends...
FISH : Je vais essayer d'en reparler à Lucy, d'un autre côté c'est le groupe qui décide, et ça sera du 4 contre 1. S'ils choisissent les gars d'EMI, nous ne pourrons rien y faire.
TCF : Bien sûr la question qui est sur toutes les lèvres en ce moment, c'est : "quels sont ces morceaux perdus de 88"?
FISH : Je n'en sais rien encore. Je dois regarder ce que j'ai sur bande, je dois ouvrir des cartons, donc patience...
TCF : Un peu plus tôt, en 86, lorsque vous planchiez sur Clutching At Straws, il y avait un titre de travail baptisé "Beaujolais Day". Qu'est-il devenu?
FISH : Rien. C'était un de ces textes qui n'ont jamais été utilisés. Je crois que la musique a été en partie utilisée par Marillion sur Seasons End, mais je n'en suis pas sûr. J'ai toujours mes notes et le texte. Peut-être l'utiliserai-je sur le prochain album, qui sait? Ca racontait ma visite sur la tombe de Jim Morisson à Paris, le jour du Beaujolais nouveau...
TCF : Puisqu'on parle de la période Marillion, un jour tu faisais allusion à une chanteuse qui aurait dû chanter sur "Jigsaw". Qui était-ce?
FISH : Je ne m'en souviens pas.
TCF : Dans le catalogue Marillion, quels titres serais-tu encore tenté de jouer sur scène?
FISH : Je ne sais pas. Il y a beaucoup de chansons par lesquelles je ne me sens plus concerné. Si je ne m'identifie plus à une chanson, je ne la joue pas. Pas la peine de chercher plus loin. "Grendel", c'est fini. "Script" même chose. Dans ces textes ce n'est plus moi...
TCF : Toujours au chapitre des inconnues, que va-t-il advenir de ta reprise des Sparks, enregistrée cette année?
FISH : Aucune idée pour l'instant. Elle n'est qu'à moitié finie, il manque des parties de voix, donc nous verrons. Tout ça est sur bande. Mais c'est une super chanson. J'ai aussi une reprise du "Skeletons" de Rickie Lee Jones (NDR : une splendeur) que j'ai enregistrée avec Mickey. Il y a des choses comme ça qui traînent...
TCF : Un autre sujet maintenant : l'autre jour sur internet quelqu'un se plaignait du fait que Steve Hogarth ne parle pas beaucoup sur scène (NDR : A Paris récemment il n'y avait pourtant pas de problème...). Chez toi, le dialogue avec le public est une véritable marque de fabrique. Comment est-ce venu?
FISH : Ca vient avec la confiance accumulée au fil des années.
TCF : Parfois, es-tu effrayé sur scène?
FISH : Oui, ça peut arriver. Quand certains membres du public n'arrêtent pas de faire du bruit. Alors que tout le monde est dans le show, eux font du bruit dans leur coin, ça peut devenir très gênant. On se demande ce qu'il faut faire, si il faut descendre leur botter le cul ou quoi? (rires) Mais dans l'ensemble l'important c'est d'amuser les gens, voire de les faire rire. C'est cool. Un concert se doit d'être interactif. Les gens ne viennent pas seulement regarder un groupe en train de jouer. Il y a plein de barrières entre un artiste et son public, et il faut les franchir, créer un lien. Après tout ce sont les gens qui payent pour me voir, pas l'inverse. C'est aussi comme des animaux dans leur zoo parfois. Si tu es effrayé par les tigres, tu n'entres pas, tu vois? Et parfois, un show peut être effrayant pour les gens s'ils sont impliqués dedans, si il se passe des choses auxquelles ils ne s'attendaient pas. Si je raconte des trucs stupides! (rires) Mais c'est ce que j'essaye de faire : captiver le public. Steve Hogarth fait de son mieux et je fais de mon mieux, nous avons chacun notre approche de la chose c'est tout. Moi, je suis plutôt un amuseur, un comédien sur scène. En même temps, un comédien est parfaitement conscient de ce qui se passe lorsqu'il est sur scène. Il joue son rôle mais il réfléchit aussi.
TCF : La personnalité, le caractère joue aussi pour beaucoup j'imagine. Lorsqu'un crétin réclame Big Wedge à un concert de Marillion, Steve peut très bien en être affecté. Mais toi, si quelqu'un t'interrompt quand tu présentes un morceau, tu termines sans te démonter et à la fin tu le fixes, tu le montres du doigt et tu lui dis : "death on you"!
FISH : Je pense que Steve fait bien son job. Il a affaire à un public particulier. Il... (il hésite) mais bon je n'aime trop en parler car je ne suis pas suffisamment au courant de ce qui se passe sur scène avec lui...
TCF : Le but de ma question n'était pas de dénigrer Steve bien sûr (NDR : son talent n'est plus à prouver de toute façon), mais de souligner le fait que faire face à un public, ce n'est pas toujours chose facile. Parmi les artistes actuels, il n'y a pas tant de gens qui sont sûrs d'eux...
FISH : C'est sûr, c'est un exercice effrayant mais il faut faire face.
TCF : Dernière question, pourquoi t'es-tu impliqué dans le projet Ayreon?
FISH : Car ce type est vraiment bourré de talent, même si son style est considéré par certains comme très "Rocky Horror Picture Show". Mais ça m'a plu de faire ça. C'est sain de collaborer avec d'autres gens. Je voulais même impliquer Mickey dans ce projet mais il ne m'a pas suivi. De même, je n’exclue pas en effet de refaire quelque chose avec Tony Banks, ce genre d’expérience est toujours enrichissante.
TCF : Dernière dernière question, dans Plague Of Ghosts, il y a nombre d'influences techno. Te lancerais-tu aussi dans un projet entièrement électronique?
FISH : Oui. C'est une des choses qui sont à l'étude depuis un moment. Mais si je le fais, ça sera un vrai projet parallèle, sous un autre nom, les gens ne sauront même pas que je suis impliqué là-dedans... Mais c'est excitant, comme de travailler avec d'autres artistes, ou de tourner des films. Mon but maintenant, c'est avant tout de m'A-MU-SER!

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