INTERVIEW WITH FISH (1997)

 

L’édition spéciale de " Sunsets On Empire " est superbe ! D’un format différent, l’ensemble est cartonné avec le livret relié à l’intérieur. Mais il y a un autre plus ! Un deuxième CD où Fish dit tout, ou presque, sur les chansons. Pour certains d’entre-nous l’accent Écossais est encore difficile à saisir ! Pas de problème, voici l’essence du CD bonus, chanson par chanson. Le tout est complété par quelques explications lexicales tirées du dernier fanzine écossais.

 

1. The Perception Of Johnny Punter est une composition très étrange par ce que le titre m’est venu avant l’idée de la chanson. Elle a un style très Lenny Bruce (NDLR: Le Coluche américain), surtout dans son attaque : " piece of white trash, just another nigger ". C’est aussi un titre qui parle de la façon dont nous nous réveillons chaque jour pour affronter une nouvelle journée. Cette chanson m’a été inspirée par mon voyage en Bosnie-Croatie, essayant d’imaginer comment j’aurais ressenti le fait d’être un père là-bas, m’asseyant et attendant la pire des choses qui puissent arriver.

 

2. Goldfish And Clowns est la première chanson de l’album qui parle de scènes de champs de foire... Je me rappelle quand je voyais arriver en ville des spectacles (en Écosse ont les appelle " the shows ") le vendredi matin et ils nous quittaient le dimanche après-midi. Il me reste l’image de centaines et de centaines de poissons rouges (goldfish) dans des sacs en plastique placés en hauteur. Ils représentaient le prix le plus important que tout le monde voulait gagner, ramener à la maison, alors que peu de temps après le poisson rouge était déjà mort. Cela ressemble à l’idée d’une affaire extra-conjugale. Tu peux avoir une histoire, " tomber amoureux " de quelqu’un pour une nuit mais où est-ce que cela te mène ? Il y a une décision à prendre si tu es déjà engagé dans une relation stable ou si tu es prêt à tout abandonner pour " l’excitation de la chasse ", et cette sensation, tu ne l’auras que pour un très court moment.

3. Change Of Heart est une chanson qui s’intéresse aux relations, aux démarches et aux engagements avec l’être aimé et aussi en amitié. Les paroles sont très personnelles et le sens est un peu osé mais il sert à faire passer l’idée. L’idée de ne pas être capable de trop s’engager avec des choses (certains perçoivent cela comme un sentiment très Écossais : par exemple l’équipe nationale de football qui sera peut-être capable de se qualifier pour la Coupe du Monde mais qui va perdre tous ses matchs contre personne). La chanson porte l’idée de la " gloire dans la défaite ", " la gloire de la tragédie ", mais aussi de ne pas être capable de prendre des décisions.

Change Of Heart est très proche de chansons comme Kayleigh, Lavender, A Gentleman’s Excuse Me, qui sont des chansons d’amour classiques, très difficiles à écrire parce que je deviens très timide quand il faut que je déclare mon amour (spécialement quand il faut l’écrire) mais ça marche !

Il y a toujours l’essence de la tragédie par ce que, à la fin de la journée, il y a toujours un point d’interrogation au-dessus de tout cela. La chanson est une transition très douce, est moment superbe durant l’album, il y a aussi des éléments du Yin et Yang dedans.

 

4. What Colour Is God est une chanson très forte qui m’a été inspirée par un ou deux moments magiques. L’idée de la chanson m’est venue après avoir regardé Malcolm X dans le tour bus. Il y a une scène magnifique quand, dans la bibliothèque, les personnages discutent du noir et du blanc et en arrivent à la conclusion que dans tous les livres Dieu est représenté comme un homme blanc.

En rentrant à la maison, j’ai eu une discussion avec ma fille à propos de la religion (comme les enfants de 5 ans font avec leurs pères) et j’ai essayé de la convaincre que Dieu n’est pas nécessairement blanc, qu’il est de différentes couleurs.

Quand la famille Dick est partie en vacances à St-Lucia, Tara s’est retrouvé pour la première fois dans un tel environnement, au début elle a posé tout un tas de questions gênantes, mais au fil des jours elle s’est habituée à la situation.

Un jour, sur la route, trois ou quatre types de couleur ont vu un jogger qui venait dans leur direction, et quand ils sont passés à sa hauteur, ils ont pu voir la peur dans ses yeux, parce qu’il a été élevé dans l’idée que ce genre de scénario pouvait mal tourner, que quelque chose allait lui arriver. Au même moment, un tas de choses est arrivé dans ce pays (États-Unis ?), des noirs qui conduisaient des BMW ont été arrêtés et extraits violemment de leurs voitures seulement parce qu’ils conduisaient une BMW (logiquement, c’est parce qu’ils l’avaient volé).

What Colour is God s’intéresse également à la situation en Bosnie-Croatie : un conflit racial et de religieux. Je me considère très chanceux d’être Écossais, de n’avoir jamais vécu ce genre de situation, beaucoup de gens arrivent dans mon pays et deviennent Écossais (il n’y a pas de problèmes raciaux).

 

5. Tara J’ai toujours voulu écrire une chanson pour ma fille parce que comme quelqu’un qui a des enfants et passe de longues périodes loin de la maison, j’ai réalisé comme cela était difficile pour elle de comprendre pourquoi je m’en allais. En Bosnie-Croatie, à Soweto, au Brésil, j’ai vu des enfants de l’âge de Tara et je me suis rendu compte de mon manque et combien souvent nous étions séparés. En tant que père, j’aimerais faire un cocon, la protéger contre le monde, mais c’est impossible de le faire complètement, il y a certaines choses (comme dans What Colour is God ?) que tu dois lui montrer. Tara est en train d’avoir sa perception du monde, comment toute chose a sa solution et combien de beautés elle voit dedans. La chanson parle aussi de l’innocence et du fait d’être séparé. Dans ce titre, on retrouve de la tristesse, de la culpabilité et de l’amour pur. " Rester en vie ", c’est vraiment le thème auquel je veux dédier cette chanson.

 

6. Jungle Ride a été une chanson intéressante à faire. J’ai toujours été intéressé par la beat poetry, c’est-à-dire mettre les poésies en musique, comme Gainsbourg, ou d’autres expériences des années 60. Dans les pubs d’Édimbourg, j’ai rencontré des poètes. Et j’ai voulu faire un solide et sinistre morceau à propos des champs de foire, ainsi que la plus rapide des promenades là où tous les gangs ont l’habitude de traîner, là où ils écoutent du Rock’n’Roll et chevauchent des motos en bois pieusement révérées, là où tous les adolescents viennent se montrer et draguer un peu. Cette chanson évoque le sexe mais en vient aussi aux relations des adolescents quand ils sortent ensemble pour la première fois, le rituel animal, très physique, la partie sexuelle de la relation, l’excitation, découvrir le sexe pour la première fois, découvrir l’aura du sexe quand on est adolescent. Mais la chanson parle aussi d’un type qui n’a pas la sensation de faire partie de l’ensemble, qui veut en échapper, mais l’attraction est trop forte et il y revient toujours.

Penchons-nous sur la phrase : " If a chib is ever pulled out in a square go " qui pourrait être tirée de " Trainspotting ". " Chib " veut dire couteau ou rasoir en argot de l’Écosse de l’Ouest, alors que " square go " est une bagarre (et le titre originel de la chanson).

 

7. Warm In The Bottle C’est une chanson d’anniversaire pour un homme triste. Une chanson qui peut être interprétée par les éternels poivrots de Glasgow dans leurs éternels bars. L’idée d’un type complètement bourré qui essaye d’échapper à l’alcool colle bien avec l’album. Pourtant, tu ne peux pas te résigner à attendre que les choses aillent mieux, tu dois faire face à la réalité et trouver une solution au problème.

 

8. Brother 52 était destiné à être le premier single de l’album parce qu’il représente ce que les gens attendaient le moins de moi. Cette chanson m’a été inspirée par une histoire que m’a racontée Doc, un tatoueur, à propos de son meilleur ami. Il y a quelques années, ils habitaient dans l’Oklahoma, et cet ami, Brother 52, était un fondu des armes. Doc lui a tatoué à peu près toutes les pochettes existantes de Marillion avec quelques paroles. Son surnom vient de son numéro d’adhérent au fan club de Marillion. B52 m’avait d’ailleurs écrit à plusieurs occasions et, après sa mort Doc m’a raconté l’histoire qui ressemblait à des paroles classiques d’une chanson. Doc m’a donné sa permission d’utiliser cette histoire. Il a une vue différente sur les événements parce que, comme beaucoup de personnes pensent faussement, il n’a pas été impliqué à cette affaire.

Les mots de Doc tout au long de la chanson mélangés à mon texte créés une histoire très intrigante qui jaillit quelque part entre les lignes.

Après avoir décidé que B52 serait le premier single, il devenait évident qu’il fallait réaliser une vidéo que j’ai voulue en harmonie avec ce que je voulais faire avec l’album, quelque chose de cru, de neuf, une approche basique. C’est pour cela que j’avais besoin d’une nouvelle équipe pour arriver à avoir une image plus radicale. J’ai contacté le College Jordanstone à Dundee et j’ai expliqué l’histoire aux étudiants qui ont mis beaucoup d’eux-mêmes dans la vidéo ce qui est parfait pour la chanson. J’ai aussi décidé de me faire tatouer réellement durant ce clip, c’est la première fois au monde qu’un tatouage " live " est utilisé dans une vidéo. Bim, le patron du studio de tatouage a réalisé une superbe œuvre avec des hiéroglyphes égyptiens (à cause de la phrase tirée de What Colour Is God ? Même mon corps et ma peau sont conceptuellement attachés à l’album). Bim était plus qu’heureux d’avoir fait participer tous ses potes dans l’enregistrement de la vidéo. C’est une grande famille et cela a aussi montré que B52 en faisait partie.

Cette partie du refrain : " We are lover, warrior, magician, kings " ? a été inspirée à Fish quand il a lu l’ouvrage de Robert L. Moore et Douglas Gillette : King Warrior Magician Lover. Ce livre part à la redécouverte des archétypes de la nature masculine. C’est un des textes centraux du mouvement " homme nouveau " aux États-Unis, les adeptes sont du genre businessmen stressés serrant les arbres, roulant dans la boue, le pistolet au poing. Le livre analyse sérieusement la psychologie masculine et essaye de comprendre ce qui pousse les hommes, ce qui les fait passer du stade de petit garçon à celui d’homme, thème largement étayé dans Sunsets. Ce livre semble être à cet album ce que Damian d’Hesse était à Misplaced Childhood.

Il évoque également " A cargo religion " Car, sur quelques îles des mers du sud, les habitants ont adopté ce qui est communément appelé des cargos dédiés à leurs cultes, leurs religions (sont-ils spirituels ou bien réels ?). Ces cultes cargos sont basés sur la croyance que les ancêtres ou des esprits vont revenir en bateau ou en avion apportant les productions de la civilisation moderne rendant les habitants de ces îles riches et indépendants.

 

9. Sunsets on Empire retrouve des arrangements plus traditionnels. Ce titre apporte le sens de la fin. Mais c’est une chanson gênante et je ne me sens pas très à l’aise pour en parler parce que c’est extrêmement personnel par rapport à ma femme et moi. Cette chanson vient se conclure dans les deux titres suivants, on ne peut pas s’asseoir et attendre, on doit anticiper plutôt que réagir après coup.

 

10. Say It With Flowers, contrairement à The Perception Of Johnny Punter qui tire le signal d’alarme, est destiné à être une berceuse qui explique qu’on ne résout jamais rapidement les problèmes. Tu vas te coucher et, le matin suivant, tu te réveilles et tu dois leur faire face. Mais la chanson recèle également un passage plus triste : Les roses rouges courtes (" short red roses ") représentent un signe polonais bien connu de mal chance ou de rejet, tu demande à quelqu’un de devenir ta femme et pour te montrer le refus de la famille on ne te le dit pas non mais on t’offre des roses rouges coupées et tu sais que tu es de nouveau un type seul...

Ca a été aussi la pire chanson de l’album à mixer car, à chaque fois qu’on s’y mettait, ça nous déprimait... " I’ll see you in the morning when the sun comes out... ".

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